Les universités allemandes étaient possédées et administrées par les divers royaumes et grands-duchés qui formaient le Reich.5 Les professeurs étaient des fonctionnaires et, à ce titre, devaient obéir strictement aux ordres et aux règlements édictés par leurs supérieurs, les bureaucrates des ministères de l'instruction publique. Cette subordination totale et inconditionnelle des universités et de leur enseignement à la suprématie des gouvernements fut contestée — en vain — par l'opinion publique libérale allemande, lorsqu'en 1837 le roi de Hanovre révoqua sept professeurs de l'université de Göttingen qui avaient protesté contre la violation de la constitution par le roi. Les gouvernements ne tinrent aucun compte de la réaction du public. Ils continuèrent de révoquer les professeurs dont ils ne partageaient pas les doctrines politiques ou religieuses. Mais au bout d'un certain temps, ils recoururent à des méthodes plus subtiles et plus efficaces pour faire des professeurs des soutiens loyaux de la politique officielle. Ils passaient les candidats au crible avec scrupule avant de les nommer. Seuls des hommes sûrs obtenaient les chaires. Ainsi la question de la liberté académique passa à l'arrière-plan. Les professeurs, de leur propre gré, n'enseignaient que ce que le gouvernement leur permettait d'enseigner.
La guerre de 1866 avait mis fin au conflit constitutionnel prussien. Le parti du roi — le parti conservateur des Junkers, conduit par Bismarck — triompha du parti progressiste prussien, qui défendait le gouvernement parlementaire, et de même des groupes démocrates de l'Allemagne du Sud. Dans le nouveau cadre politique, d'abord celui du Norddeutscher Bund, puis, après 1871, celui du Deutsches Reich, il ne restait plus de place pour les doctrines « étrangères » du manchestérisme et du laissez faire. Les vainqueurs de Königgrätz et de Sedan estimaient n'avoir rien à apprendre de la « nation de boutiquiers » — les Britanniques — ni des Français vaincus.
Au déclenchement de la guerre de 1870, l'un des savants allemands les plus éminents, Emil du Bois-Reymond, se vantait que l'université de Berlin fût « la garde du corps intellectuelle de la maison de Hohenzollern ». Cela ne signifiait pas grand-chose pour les sciences de la nature. Mais cela avait un sens très clair et très précis pour les sciences de l'action humaine. Les titulaires des chaires d'histoire et de Staatswissenschaften (c'est-à-dire la science politique, comprenant tout ce qui touche à l'économie et aux finances) savaient ce que leur souverain attendait d'eux. Et ils livrèrent la marchandise.
De 1882 à 1907, Friedrich Althoff fut au ministère prussien de l'instruction, chargé des affaires universitaires. Il régna sur les universités prussiennes en dictateur. Comme la Prusse comptait le plus grand nombre de chaires lucratives et offrait donc le terrain le plus favorable aux savants ambitieux, les professeurs des autres États allemands, voire ceux d'Autriche et de Suisse, aspiraient à s'assurer des postes en Prusse. Ainsi Althoff pouvait, en règle générale, leur faire eux aussi accepter pratiquement ses principes et ses opinions. Dans toutes les matières relevant des sciences sociales et des disciplines historiques, Althoff s'en remettait entièrement aux conseils de son ami Gustav von Schmoller. Schmoller avait un flair infaillible pour séparer les brebis des boucs.
Dans le deuxième et le troisième quart du XIXe siècle, quelques professeurs allemands écrivirent de précieuses contributions à la théorie économique. Il est vrai que les contributions les plus remarquables de cette période, celles de Thünen et de Gossen, ne furent pas l'œuvre de professeurs, mais d'hommes qui n'occupaient pas de poste d'enseignement. Toutefois, les livres des professeurs Hermann, Mangoldt et Knies resteront dans la mémoire de l'histoire de la pensée économique. Mais après 1866, les hommes qui embrassèrent la carrière universitaire n'avaient que mépris pour les « abstractions exsangues ». Ils publiaient des études historiques, de préférence celles qui traitaient des conditions de travail du passé récent. Beaucoup d'entre eux étaient fermement convaincus que la tâche première des économistes était d'aider le « peuple » dans la guerre de libération qu'il menait contre les « exploiteurs », et que les chefs du peuple, désignés par Dieu, étaient les dynasties, en particulier les Hohenzollern.
3. Le Methodenstreit
Dans les Untersuchungen, Menger rejeta les idées épistémologiques qui sous-tendaient les écrits de l'école historique. Schmoller publia de ce livre un compte rendu plutôt méprisant. Menger réagit, en 1884, par un pamphlet, Die Irrtümer des Historismus in der Deutschen Nationalökonomie. Les diverses publications qu'engendra cette controverse sont connues sous le nom de Methodenstreit, la querelle des méthodes.
Le Methodenstreit ne contribua que peu à l'éclaircissement des problèmes en jeu. Menger était trop sous l'emprise de l'empirisme de John Stuart Mill pour pousser son propre point de vue jusqu'à ses pleines conséquences logiques. Schmoller et ses disciples, tenus de défendre une position intenable, ne saisirent même pas ce dont il était question dans la controverse.
Le terme de Methodenstreit est, bien entendu, trompeur. Car l'enjeu n'était pas de découvrir la procédure la plus appropriée pour le traitement des problèmes communément considérés comme des problèmes économiques. La question en litige était essentiellement de savoir s'il pouvait exister une science, autre que l'histoire, traitant d'aspects de l'action humaine.
Il y avait, tout d'abord, le déterminisme matérialiste radical, une philosophie alors presque universellement admise en Allemagne par les physiciens, les chimistes et les biologistes, bien qu'elle n'eût jamais été expressément et clairement formulée. Telle que ces gens la concevaient, les idées, les volitions et les actions humaines sont produites par des événements physiques et chimiques que les sciences de la nature décriront un jour de la même manière qu'elles décrivent aujourd'hui l'apparition d'un composé chimique à partir de la combinaison de plusieurs ingrédients. Comme seule voie pouvant mener à cet accomplissement scientifique ultime, ils préconisaient l'expérimentation dans les laboratoires de physiologie et de biologie.
Schmoller et ses disciples rejetaient passionnément cette philosophie, non parce qu'ils en percevaient les insuffisances, mais parce qu'elle était incompatible avec les principes religieux du gouvernement prussien. Ils lui préféraient en réalité une doctrine qui ne différait que fort peu du positivisme de Comte (qu'ils décriaient, bien sûr, publiquement en raison de son athéisme et de son origine française). En fait, le positivisme, interprété raisonnablement, doit aboutir au déterminisme matérialiste. Mais la plupart des disciples de Comte n'étaient pas explicites à cet égard. Leurs discussions n'excluaient pas toujours la conclusion que les lois de la physique sociale (la sociologie), dont l'établissement constituait selon eux le but suprême de la science, pouvaient être découvertes par ce qu'ils appelaient une méthode plus « scientifique » de traiter le matériau rassemblé par les procédés traditionnels des historiens. Telle était la position que Schmoller embrassait à l'égard de l'économie politique. Il reprochait sans cesse aux économistes d'avoir tiré prématurément des inférences d'un matériau quantitativement insuffisant. Ce qu'il fallait, à son avis, pour substituer une science réaliste de l'économie aux généralisations hâtives des économistes britanniques « de cabinet », c'était davantage de statistiques, davantage d'histoire et davantage de collecte de « matériau ». À partir des résultats d'une telle recherche, les économistes de l'avenir, soutenait-il, dégageraient un jour des aperçus nouveaux par « induction ».
Schmoller était si confus qu'il ne vit pas l'incompatibilité entre sa propre doctrine épistémologique et le rejet de l'attaque du positivisme contre l'histoire. Il ne se rendit pas compte de l'abîme qui séparait ses vues de celles des philosophes allemands qui démolirent les idées du positivisme sur l'usage et le traitement de l'histoire — d'abord Dilthey, puis Windelband, Rickert et Max Weber. Dans le même article où il censurait les Grundsätze de Menger, il rendit également compte du premier livre important de Dilthey, son Einleitung in die Geisteswissenschaften. Mais il ne saisit pas le fait que la teneur de la doctrine de Dilthey était l'anéantissement de la thèse fondamentale de sa propre épistémologie, à savoir que certaines lois du développement social pouvaient être distillées de l'expérience historique.
4. Les aspects politiques du Methodenstreit
La philosophie britannique du libre-échange triompha au XIXe siècle dans les pays d'Europe occidentale et centrale. Elle démolit l'idéologie chancelante de l'État providence autoritaire (landesfürstlicher Wohlfahrtsstaat) qui avait guidé les politiques des principautés allemandes au XVIIIe siècle. Même la Prusse se tourna temporairement vers le libéralisme. Les points culminants de sa période de libre-échange furent le tarif douanier du Zollverein de 1865 et le Code des métiers (Gewerbeordnung) de 1869 pour le territoire du Norddeutscher Bund (plus tard le Deutsches Reich). Mais très vite, le gouvernement de Bismarck commença à inaugurer sa Sozialpolitik, le système de mesures interventionnistes telles que la législation du travail, la sécurité sociale, les attitudes favorables aux syndicats, l'imposition progressive, les tarifs protecteurs, les cartels et le dumping.3
Si l'on s'efforce de réfuter la critique dévastatrice que la science économique adresse à la pertinence de tous ces dispositifs interventionnistes, on est contraint de nier l'existence même — sans même parler des prétentions épistémologiques — d'une science économique, ainsi que de la praxéologie. C'est ce qu'ont toujours fait tous les champions de l'autoritarisme, de l'omnipotence de l'État et des politiques de « bien-être ». Ils reprochent à la science économique d'être « abstraite » et préconisent un mode « visualisant » (anschaulich) de traitement des problèmes en question. Ils soulignent que les matières de ce domaine sont trop compliquées pour être décrites au moyen de formules et de théorèmes. Ils affirment que les diverses nations et races diffèrent tellement les unes des autres que leurs actions ne sauraient être appréhendées par une théorie uniforme ; il faut autant de théories économiques qu'il y a de nations et de races. D'autres ajoutent que, même au sein d'une même nation ou race, l'action économique diffère selon les diverses époques de l'histoire. Ces objections et d'autres semblables, souvent incompatibles entre elles, sont avancées afin de discréditer la science économique en tant que telle.
En fait, la science économique disparut entièrement des universités de l'Empire allemand. Il restait à l'université de Bonn un unique épigone de l'économie classique, Heinrich Dietzel, qui, toutefois, ne comprit jamais ce que signifiait la théorie de la valeur subjective. Dans toutes les autres universités, les enseignants s'employaient à tourner en ridicule la science économique et les économistes. Il ne vaut pas la peine de s'attarder sur la matière qui fut transmise comme substitut de la science économique à Berlin, à Munich et dans d'autres universités du Reich. Personne ne se soucie plus aujourd'hui de tout ce que Gustav von Schmoller, Adolf Wagner, Lujo Brentano et leurs nombreux adeptes écrivirent dans leurs volumineux ouvrages et revues.
La portée politique de l'œuvre de l'École historique tint au fait qu'elle rendit l'Allemagne propice aux idées dont l'acceptation rendit populaires auprès du peuple allemand toutes ces politiques désastreuses qui aboutirent aux grandes catastrophes. L'impérialisme agressif qui se solda deux fois par la guerre et la défaite, l'inflation sans limites du début des années vingt, la Zwangswirtschaft et toutes les horreurs du régime nazi furent les réalisations d'hommes politiques qui agirent comme le leur avaient enseigné les champions de l'École historique.
Schmoller, ses amis et ses disciples préconisaient ce que l'on a appelé le socialisme d'État, c'est-à-dire un système de socialisme — de planification — dans lequel la direction suprême serait aux mains de l'aristocratie des Junkers. C'était cette variété de socialisme que visaient Bismarck et ses successeurs. La timide opposition qu'ils rencontrèrent de la part d'un petit groupe d'hommes d'affaires était négligeable, non pas tant en raison du fait que ces opposants n'étaient pas nombreux, mais parce que leurs efforts manquaient de tout appui idéologique. Il n'y avait plus en Allemagne aucun penseur libéral. La seule résistance qui fut opposée au parti du socialisme d'État vint du parti marxiste des sociaux-démocrates. À l'instar des socialistes de Schmoller — les socialistes de la chaire (Kathedersozialisten) —, les marxistes préconisaient le socialisme. La seule différence entre les deux groupes résidait dans le choix des hommes qui devaient diriger le conseil suprême de planification : les Junkers, les professeurs et la bureaucratie de la Prusse des Hohenzollern, ou bien les responsables du parti social-démocrate et les syndicats qui leur étaient affiliés.
Ainsi, les seuls adversaires sérieux que l'École de Schmoller eut à combattre en Allemagne furent les marxistes. Dans cette controverse, ces derniers prirent très vite le dessus. Car ils possédaient au moins un corps de doctrine, si défectueux et contradictoire fût-il, tandis que les enseignements de l'École historique étaient plutôt la négation de toute théorie. En quête d'un minimum d'appui théorique, l'École de Schmoller commença peu à peu à emprunter au fonds spirituel des marxistes. Finalement, Schmoller lui-même souscrivit en grande partie à la doctrine marxiste de la lutte des classes et de l'imprégnation « idéologique » de la pensée par l'appartenance de classe du penseur. L'un de ses amis et collègues professeurs, Wilhelm Lexis, élabora une théorie de l'intérêt qu'Engels qualifia de paraphrase de la théorie marxiste de l'exploitation.6 Ce fut un effet des écrits des champions de la Sozialpolitik que l'épithète « bourgeois » (bürgerlich) acquît dans la langue allemande une connotation péjorative.
L'écrasante défaite de la Première Guerre mondiale ruina le prestige des princes, des aristocrates et des bureaucrates allemands. Les adeptes de l'École historique et de la Sozialpolitik reportèrent leur loyauté sur divers groupuscules, d'où émergea finalement le Parti national-socialiste allemand des travailleurs, les nazis.
La ligne droite qui mène de l'œuvre de l'École historique au nazisme ne saurait être montrée en esquissant l'évolution de l'un des fondateurs de l'École. Car les protagonistes de l'époque du Methodenstreit avaient achevé le cours de leur vie avant la défaite de 1918 et l'ascension de Hitler. Mais la vie de l'homme le plus marquant de la deuxième génération de l'École illustre toutes les phases de l'économie universitaire allemande dans la période allant de Bismarck à Hitler.
Werner Sombart fut de loin le plus doué des étudiants de Schmoller. Il n'avait que vingt-cinq ans lorsque son maître, au plus fort du Methodenstreit, lui confia la tâche de recenser et d'anéantir le livre de Wieser, Der natürliche Wert. Le fidèle disciple condamna le livre comme « entièrement dénué de fondement ».⁶ Vingt ans plus tard, Sombart se vanta d'avoir consacré une bonne part de sa vie à combattre pour Marx.7 Lorsque la guerre éclata en 1914, Sombart publia un livre, Händler und Helden (Marchands et héros).8 Il y rejetait, dans un langage grossier et ordurier, tout ce qui était britannique ou anglo-saxon, mais avant tout la philosophie et l'économie britanniques, comme une manifestation d'une vile mentalité de maquignon. Après la guerre, Sombart révisa son livre sur le socialisme. Avant la guerre, il avait paru en neuf éditions.⁹ Tandis que les éditions d'avant-guerre avaient fait l'éloge du marxisme, la dixième édition l'attaqua avec fanatisme, en particulier en raison de son caractère « prolétarien » et de son manque de patriotisme et de nationalisme. Quelques années plus tard, Sombart tenta de raviver le Methodenstreit par un volume rempli d'invectives contre des économistes dont il était incapable de comprendre la pensée.9 Puis, lorsque les nazis s'emparèrent du pouvoir, il couronna une carrière littéraire de quarante-cinq ans par un livre sur le socialisme allemand. L'idée directrice de cet ouvrage était que le Führer reçoit ses ordres de Dieu, le Führer suprême de l'univers, et que le Führertum est une révélation permanente.10
Tel fut le progrès de l'économie académique allemande, de la Glorification par Schmoller des Électeurs et des Rois Hohenzollern à la canonisation d'Adolf Hitler par Sombart.
5. Le libéralisme des économistes autrichiens
Platon rêvait du tyran bienveillant qui confierait au sage philosophe le pouvoir d'établir le système social parfait. Les Lumières ne fondèrent pas leurs espoirs sur l'apparition plus ou moins accidentelle de gouvernants bien intentionnés et de sages prévoyants. Leur optimisme quant à l'avenir de l'humanité reposait sur la double foi en la bonté de l'homme et en son esprit rationnel. Par le passé, une minorité de scélérats — rois fourbes, prêtres sacrilèges, nobles corrompus — avait pu faire le mal. Mais désormais — selon la doctrine des Lumières —, l'homme ayant pris conscience de la puissance de sa raison, il n'y a plus à craindre une rechute dans les ténèbres et les défaillances des âges révolus. Chaque nouvelle génération ajoutera quelque chose au bien accompli par ses ancêtres. Ainsi l'humanité est-elle à la veille d'un progrès continu vers des conditions plus satisfaisantes. Progresser sans cesse est dans la nature de l'homme. Il est vain de se plaindre de la prétendue félicité perdue d'un fabuleux âge d'or. L'état idéal de la société est devant nous, non derrière nous.
La plupart des hommes politiques libéraux, progressistes et démocrates du XIXe siècle qui préconisaient le gouvernement représentatif et le suffrage universel étaient guidés par une ferme confiance en l'infaillibilité de l'esprit rationnel de l'homme du commun. À leurs yeux, les majorités ne pouvaient se tromper. Les idées qui émanaient du peuple et qui étaient approuvées par les électeurs ne pouvaient qu'être bénéfiques au bien commun.
Il importe de comprendre que les arguments avancés en faveur du gouvernement représentatif par le petit groupe de philosophes libéraux étaient tout autres et n'impliquaient aucune référence à une prétendue infaillibilité des majorités. Hume avait fait observer que le gouvernement repose toujours sur l'opinion. À la longue, l'opinion du grand nombre l'emporte toujours. Un gouvernement qui n'est pas soutenu par l'opinion de la majorité doit tôt ou tard perdre son pouvoir ; s'il n'abdique pas, il est violemment renversé par le grand nombre. Les peuples ont le pouvoir de placer en fin de compte aux commandes les hommes disposés à gouverner selon les principes que la majorité juge adéquats. Il n'existe pas, à la longue, de gouvernement impopulaire maintenant un système que la multitude condamne comme inéquitable. La raison d'être du gouvernement représentatif n'est pas que les majorités seraient divines et infaillibles. C'est l'intention de réaliser par des méthodes pacifiques l'ajustement en fin de compte inévitable du système politique, et des hommes qui en actionnent les mécanismes de direction, à l'idéologie de la majorité. Les horreurs de la révolution et de la guerre civile peuvent être évitées si l'on peut déloger en douceur un gouvernement mal aimé lors de l'élection suivante.
Les vrais libéraux soutenaient fermement que l'économie de marché, le seul système économique qui garantisse une amélioration constamment progressive du bien-être matériel de l'humanité, ne peut fonctionner que dans une atmosphère de paix non troublée. Ils préconisaient le gouvernement par les représentants élus du peuple parce qu'ils tenaient pour acquis que seul ce système préservera durablement la paix, tant dans les affaires intérieures qu'extérieures.
Ce qui séparait ces vrais libéraux du culte aveugle de la majorité professé par les soi-disant radicaux, c'est qu'ils fondaient leur optimisme quant à l'avenir de l'humanité non pas sur une confiance mystique en l'infaillibilité des majorités, mais sur la conviction que la force d'un argument logique solide est irrésistible. Ils ne manquaient pas de voir que l'immense majorité des hommes du commun sont à la fois trop bornés et trop indolents pour suivre et assimiler de longues chaînes de raisonnement. Mais ils espéraient que ces masses, précisément en raison de leur lourdeur et de leur indolence, ne pourraient s'empêcher de souscrire aux idées que les intellectuels leur apporteraient. Du jugement sûr de la minorité cultivée et de sa capacité à persuader la majorité, les grands chefs du mouvement libéral du XIXe siècle attendaient l'amélioration constante des affaires humaines.
À cet égard, il y avait plein accord entre Carl Menger et ses deux premiers disciples, Wieser et Böhm-Bawerk. Parmi les papiers non publiés de Menger, le professeur Hayek découvrit une note ainsi rédigée : « Il n'est pas de meilleur moyen de mettre au jour l'absurdité d'un mode de raisonnement que de le laisser suivre son cours jusqu'au bout. » Tous trois aimaient se référer à l'argumentation de Spinoza dans le premier livre de son Éthique, qui s'achève sur la célèbre maxime : « Sane sicut lux se ipsam et tenebras manifestat, sic veritas norma sui et falsi. » Ils considéraient avec sérénité la propagande passionnée tant de l'École historique que du marxisme. Ils étaient pleinement convaincus que les dogmes logiquement indéfendables de ces factions finiraient par être rejetés par tous les hommes raisonnables, précisément en raison de leur absurdité, et que les masses des hommes du commun suivraient nécessairement la direction des intellectuels.11
La sagesse de ce mode d'argumentation se manifeste dans le fait qu'il évite la pratique répandue qui consiste à opposer une prétendue psychologie au raisonnement logique. Il est vrai que les erreurs de raisonnement sont souvent causées par la disposition de l'individu à préférer une conclusion erronée à la conclusion correcte. Il existe même des foules de gens dont les affects empêchent purement et simplement de penser droitement. Mais il y a loin de l'établissement de ces faits aux doctrines qui, dans la dernière génération, ont été enseignées sous l'étiquette de « sociologie de la connaissance ». La pensée et le raisonnement humains, la science et la technique humaines sont le produit d'un processus social dans la mesure où le penseur individuel se trouve confronté aux réalisations comme aux erreurs de ses prédécesseurs et entre dans une discussion virtuelle avec eux, que ce soit en y adhérant ou en s'en écartant. Il est possible pour l'histoire des idées de rendre compréhensibles aussi bien les défaillances que les exploits d'un homme en analysant les conditions dans lesquelles il a vécu et travaillé. Ce n'est qu'en ce sens qu'il est permis de se référer à ce que l'on appelle l'esprit d'une époque, d'une nation, d'un milieu. Mais c'est un raisonnement circulaire que de tenter d'expliquer l'émergence d'une idée, et moins encore de la justifier, en se référant à l'environnement de son auteur. Les idées jaillissent toujours de l'esprit d'un individu, et l'histoire ne peut rien en dire de plus, sinon qu'elles ont été engendrées à un instant déterminé par un individu déterminé. Il n'existe pas d'autre excuse à la pensée erronée d'un homme que ce qu'un gouvernement autrichien déclara un jour à propos du cas d'un général vaincu : que nul n'est responsable de n'être pas un génie. La psychologie peut nous aider à expliquer pourquoi un homme a échoué dans sa pensée. Mais aucune explication de ce genre ne peut convertir le faux en vrai.
Les économistes autrichiens ont rejeté sans condition le relativisme logique impliqué dans les enseignements de l'École historique prussienne. À l'encontre des déclarations de Schmoller et de ses disciples, ils soutenaient qu'il existe un corps de théorèmes économiques valables pour toute action humaine, indépendamment du temps et du lieu, des caractéristiques nationales et raciales des acteurs, ainsi que de leurs idéologies religieuses, philosophiques et éthiques.
On ne saurait surestimer la grandeur du service que ces trois économistes autrichiens ont rendu en défendant la cause de l'économie politique contre la vaine critique de l'historicisme. De leurs convictions épistémologiques ils ne tiraient aucun optimisme quant à l'évolution future de l'humanité. Quoi que l'on puisse dire en faveur de la pensée logique correcte, cela ne prouve pas que les générations d'hommes à venir surpasseront leurs ancêtres en effort et en réalisations intellectuels. L'histoire montre que, maintes et maintes fois, des périodes d'accomplissements mentaux merveilleux ont été suivies de périodes de décadence et de régression. Nous ignorons si la prochaine génération engendrera des hommes capables de poursuivre dans la voie tracée par les génies qui ont rendu les derniers siècles si glorieux. Nous ne savons rien des conditions biologiques qui permettent à un homme de faire un pas en avant dans la marche du progrès intellectuel. Nous ne pouvons exclure l'hypothèse qu'il y ait des limites à l'ascension intellectuelle ultérieure de l'homme. Et nous ne savons assurément pas si, dans cette ascension, il n'existe pas un point au-delà duquel les chefs de file intellectuels ne parviennent plus à convaincre les masses et à les faire les suivre.
L'inférence que les économistes autrichiens tiraient de ces prémisses était que, s'il est du devoir d'un esprit pionnier d'accomplir tout ce que ses facultés lui permettent de réaliser, il ne lui incombe pas de faire de la propagande pour ses idées, et encore moins d'employer des méthodes douteuses afin de rendre ses pensées agréables aux gens. Ils ne se souciaient pas de la diffusion de leurs écrits. Menger ne publia pas de seconde édition de ses célèbres Grundsätze, bien que l'ouvrage fût épuisé depuis longtemps, que les exemplaires d'occasion se vendissent à des prix élevés et que l'éditeur le pressât sans cesse d'y consentir.
La préoccupation principale et unique des économistes autrichiens était de contribuer au progrès de l'économie politique. Ils n'ont jamais cherché à s'assurer le soutien de quiconque par d'autres moyens que par la force de conviction déployée dans leurs livres et leurs articles. Ils considéraient avec indifférence le fait que les universités des pays de langue allemande, et même bon nombre des universités autrichiennes, fussent hostiles à l'économie politique en tant que telle, et plus encore aux nouvelles doctrines économiques du subjectivisme.