Dans cet écrit polémique paru en 1896, Eugen von Böhm-Bawerk examine si le troisième volume du Capital de Marx, publié à titre posthume, résout la contradiction annoncée dans le premier volume : que les marchandises s'échangent d'une part selon le travail qu'elles incorporent, et que d'autre part des capitaux de même grandeur rapportent un même profit. Böhm-Bawerk expose d'abord la théorie marxiste de la valeur et de la plus-value ainsi que la théorie des prix de production, puis il démonte les quatre arguments par lesquels Marx affirme la validité persistante de la loi de la valeur, et conclut que le troisième volume désavoue le premier. Dans la quatrième section, il ramène l'erreur à une déduction purement dialectique de la thèse de la valeur-travail, coupée de l'expérience et de l'analyse psychologique. Une section finale examine de manière critique la tentative de sauvetage de Werner Sombart, qui interprète la valeur marxiste comme un simple fait de pensée.
REMARQUE PRÉLIMINAIRE
En tant qu'écrivain, Karl Marx fut un homme d'un bonheur enviable. Personne ne voudra prétendre que son œuvre compte parmi les livres aisés à lire et faciles à comprendre. Un fardeau bien moindre de dialectique ardue et de déductions épuisantes, recourant à tout un arsenal mathématique, serait devenu, pour la plupart des autres livres, un obstacle insurmontable à se frayer un chemin vers le grand public. Marx est néanmoins devenu un apôtre pour les cercles les plus larges, et précisément pour des cercles dont ce n'est pas l'habitude de lire des livres difficiles. Et pourtant, ses argumentations dialectiques n'étaient nullement d'une force et d'une clarté irrésistibles. Bien au contraire : des hommes qui comptaient parmi les penseurs les plus sérieux et les plus respectables de notre science, tel Carl Knies, avaient élevé dès le premier instant le reproche, assurément difficile à écarter et appuyé sur des arguments de poids, que la doctrine marxiste était entachée, dans son fondement même, de contradictions logiques et factuelles de toute espèce. Il aurait donc pu facilement arriver à l'œuvre de Marx qu'elle ne trouvât bon accueil dans aucune partie du public : ni auprès du grand public, parce qu'il ne s'entendait pas du tout à sa dialectique difficile, ni auprès des spécialistes, parce qu'ils ne s'y entendaient que trop, à elle comme à ses faiblesses. En réalité, il en est allé autrement.
La circonstance que l'œuvre soit demeurée un torse du vivant de son auteur ne fit pas non plus obstacle à son influence. D'ordinaire, on a coutume — et non sans raison — de se montrer particulièrement méfiant précisément à l'égard des premiers volumes isolés de systèmes nouveaux. Dans des « parties générales », on peut en effet exposer fort joliment des principes généraux ; mais possèdent-ils réellement la force résolutive que leur auteur leur attribue ? Cela ne se vérifie que dans le développement du système, seulement lorsqu'on les confronte tour à tour à tous les faits particuliers. Et dans l'histoire des sciences, les cas ne sont pas rares où, à un premier volume lancé avec espoir et prétention, ne suivit jamais un second volume, en dépit de la vie et de la bonne santé de l'auteur, parce que justement la nouvelle idée fondamentale ne pouvait soutenir l'épreuve du feu des faits concrets devant l'auteur lui-même y regardant de plus près. Karl Marx n'a pas souffert d'une telle méfiance. La masse de ses partisans lui avança, sur la base du premier volume, une confiance croyante et démesurée jusque sur le contenu des volumes encore non écrits du système.
Cette foi à crédit fut, dans un cas, mise à une épreuve particulièrement rude. Marx avait enseigné, dans son premier volume, que toute valeur des marchandises se fonde sur le travail incorporé en elles et qu'en vertu de la « loi de la valeur » celles-ci doivent donc s'échanger dans la proportion du travail incorporé en elles ; que, en outre, le profit ou la plus-value qui échoit aux capitalistes est le fruit d'une exploitation exercée sur les ouvriers ; que toutefois la grandeur de la plus-value n'est pas en rapport avec la grandeur du capital total employé par le capitaliste, mais seulement avec la grandeur de la part « variable » de celui-ci, c'est-à-dire de la part employée au paiement des salaires, tandis que le capital dit « constant », employé à l'achat de moyens de production, ne peut « engendrer aucune plus-value ». Or, dans la vie réelle, le gain du capital est en proportion du capital total investi, et — ce qui s'y rattache pour une part considérable — les marchandises, en réalité, ne s'échangent pas non plus dans la proportion de la quantité de travail incorporée en elles. Il y avait donc ici une contradiction entre le système et les faits, dont l'éclaircissement satisfaisant paraissait à peine possible. Le conflit présent n'avait pas échappé à Marx lui-même. Il en dit ceci : « Cette loi » — à savoir que la plus-value n'est en rapport qu'avec les composantes variables des capitaux — « contredit manifestement toute expérience fondée sur l'apparence. » Mais il poursuit en déclarant que la contradiction n'est qu'apparente, que sa résolution exige encore de nombreux chaînons intermédiaires et qu'elle est annoncée pour les volumes ultérieurs de son œuvre. La critique savante crut, il est vrai, pouvoir prophétiser avec toute assurance que Marx ne serait jamais en mesure de tenir cette promesse, parce que la contradiction était inconciliable, et chercha à le démontrer en détail. Mais ces déductions ne firent aucune impression sur la masse de ses partisans : la simple promesse de Marx valait à leurs yeux plus que toutes les preuves logiques contraires.
La tension s'accrut lorsque le second volume de son œuvre, publié seulement après la mort du maître, n'apporta ni la tentative de solution annoncée — qui, selon le plan de l'ensemble de l'œuvre, était réservée au troisième volume — ni même la moindre indication sur la direction dans laquelle Marx entendait chercher la solution. En revanche, la préface de l'éditeur Friedrich Engels contenait, d'une part, l'annonce de nouveau formelle que la solution se trouvait dans le manuscrit laissé par Marx, et, d'autre part, un défi public, adressé d'abord aux partisans du rival littéraire Rodbertus, de tenter par leurs propres forces, dans l'intervalle jusqu'à la parution du troisième volume, la solution de l'énigme : « comment un même taux de profit moyen peut et doit se former, non seulement sans violation de la loi de la valeur, mais bien plutôt sur la base de celle-ci ».
Je tiens pour l'un des plus brillants hommages qui pussent être rendus au penseur Marx que ce défi ait été relevé en si grand nombre, et cela par des cercles bien plus larges que ceux auxquels il s'était d'abord adressé. Non seulement des partisans de Rodbertus, mais aussi des hommes du propre camp de Marx, et même des économistes qui ne suivaient aucun de ces deux chefs de la théorie socialiste, mais que Marx aurait probablement qualifiés d'« économistes vulgaires », s'efforcèrent à l'envi de pénétrer dans l'agencement présumé des raisonnements marxistes encore enveloppés de mystère. Il se développa, entre 1885, année de la parution du second, et 1894, année de la parution du troisième volume du Capital de Marx, une véritable littérature de devinettes sur les « profits moyens » et leur rapport à la « loi de la valeur ». À vrai dire, aucun des concurrents ne remporta le prix, comme le constata Fr. Engels — lui aussi désormais disparu — dans le jugement qu'il rendit sur eux dans sa préface au troisième volume.
Avec la parution longtemps différée de ce volume final du système marxiste, l'affaire est enfin entrée dans la phase de la décision définitive. De la simple promesse d'une solution, chacun pouvait penser autant ou aussi peu qu'il voulait. Promesse d'un côté et raisons de l'autre étaient en quelque sorte incommensurables. Même des succès remportés contre des tentatives de solution étrangères — fussent-elles, selon l'opinion et l'effort de leurs auteurs, tout à fait conçues dans l'esprit de la théorie marxiste — n'avaient pas à être reconnus par les partisans de cette dernière : ceux-ci pouvaient toujours en appeler de la copie manquée au modèle original promis. Voici qu'enfin ce dernier a paru au grand jour, et qu'ainsi se trouve gagné, pour cette querelle trentenaire, un champ de bataille ferme, étroitement et clairement délimité, à l'intérieur duquel les deux parties, au lieu d'ajourner sans cesse vers de futures révélations ou de se rabattre sur des interprétations inauthentiques se déplaçant à la manière de Protée, doivent tenir bon comme il convient et vider la querelle. Marx a-t-il lui-même résolu son énigme ? Son système achevé est-il resté fidèle à lui-même et aux faits, ou non ?
LA THÉORIE DE LA VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE
Les piliers fondamentaux du système marxiste sont son concept de valeur et sa loi de la valeur. Sans eux, comme Marx le répète souvent, toute connaissance scientifique des phénomènes économiques serait impossible. La manière dont il déduit l'un et l'autre a été exposée et discutée d'innombrables fois. Pour assurer l'enchaînement, il nous faut néanmoins récapituler brièvement les maillons les plus essentiels de son raisonnement.
Le champ d'investigation que Marx entreprend d'explorer afin de « se mettre sur la piste de la valeur » (I. 23)1, il le restreint d'emblée aux marchandises, par quoi nous devons entendre, en son sens, non pas tous les biens économiques, mais seulement les produits du travail destinés au marché⁶. Il commence par l'« analyse de la marchandise » (I. 9). La marchandise est, d'une part, en tant que chose utile qui satisfait par ses propriétés des besoins humains de quelque nature que ce soit, une valeur d'usage ; d'autre part, elle constitue le support matériel de la valeur d'échange. C'est à cette dernière que passe désormais l'analyse. « La valeur d'échange apparaît d'abord comme le rapport quantitatif, la proportion dans laquelle des valeurs d'usage d'une sorte s'échangent contre des valeurs d'usage d'une autre sorte, un rapport qui change constamment avec le temps et le lieu. » Elle semble donc être quelque chose de fortuit. Et pourtant, dans ce changement, il doit y avoir quelque chose de permanent, dont Marx entreprend de suivre la trace. Il le fait à sa manière dialectique bien connue. « Prenons deux marchandises, par exemple du blé et du fer. Quel que soit leur rapport d'échange, il est toujours représentable par une équation dans laquelle une quantité donnée de blé est égalée à une quantité quelconque de fer, par exemple 1 quarter de blé = a quintaux de fer. Que dit cette équation ? Qu'une chose commune de même grandeur existe dans deux choses différentes, dans 1 quarter de blé et également dans a quintaux de fer. Toutes deux sont donc égales à une troisième, qui en soi et pour soi n'est ni l'une ni l'autre. Chacune des deux, en tant que valeur d'échange, doit donc être réductible à cette troisième. »
« Cette chose commune » — poursuit Marx — « ne peut être une propriété géométrique, physique, chimique ou quelque autre propriété naturelle des marchandises. Leurs propriétés corporelles n'entrent en ligne de compte que dans la mesure où elles les rendent utiles, donc valeurs d'usage. D'autre part, le rapport d'échange des marchandises est manifestement caractérisé par l'abstraction de leurs valeurs d'usage. À l'intérieur de ce rapport, une valeur d'usage en vaut exactement une autre, pourvu seulement qu'elle soit présente dans la proportion voulue. Ou, comme le dit le vieux Barbon : "Une sorte de marchandise est aussi bonne qu'une autre, si sa valeur d'échange est de grandeur égale. Il n'existe aucune différence ni distinction entre des choses de valeur d'échange égale." En tant que valeurs d'usage, les marchandises sont avant tout de qualité différente ; en tant que valeurs d'échange, elles ne peuvent être que de quantité différente, ne contiennent donc pas un atome de valeur d'usage. »
« Si l'on fait maintenant abstraction de la valeur d'usage du corps des marchandises, il ne leur reste plus qu'une seule propriété, celle d'être des produits du travail. Toutefois, le produit du travail lui-même s'est déjà transformé entre nos mains. Si nous faisons abstraction de sa valeur d'usage, nous faisons aussi abstraction des composantes corporelles et des formes qui en font une valeur d'usage. Ce n'est plus une table, une maison, du fil, ou quelque autre chose utile. Toutes ses qualités sensibles sont effacées. Ce n'est plus non plus le produit du travail du menuisier, du maçon, du fileur, ou de quelque autre travail productif déterminé. Avec le caractère utile des produits du travail disparaît le caractère utile des travaux qui y sont représentés ; disparaissent donc aussi les diverses formes concrètes de ces travaux ; ils ne se distinguent plus, mais sont tous réduits à un même travail humain, à du travail humain abstrait. »
« Considérons maintenant le résidu des produits du travail. Il ne reste d'eux que cette même objectivité spectrale, une simple gelée de travail humain indifférencié, c'est-à-dire de la dépense de force de travail humaine sans égard à la forme de cette dépense. Ces choses ne représentent plus que ceci : que, dans leur production, de la force de travail humaine a été dépensée, du travail humain accumulé. En tant que cristaux de cette substance sociale qui leur est commune, elles sont — des valeurs. »
Avec cela, le concept de valeur est trouvé et déterminé. Quant à sa forme dialectique, il n'est pas identique à la valeur d'échange, mais il se tient à elle, comme je voudrais le constater dès à présent, dans la relation la plus intime et la plus indissoluble : il est une sorte de distillat conceptuel tiré de la valeur d'échange. Il est, pour parler avec les propres mots de Marx, « la chose commune qui se présente dans le rapport d'échange ou la valeur d'échange des marchandises », de même qu'inversement « la valeur d'échange est le mode d'expression nécessaire ou la forme de manifestation de la valeur » (I. 13).
De l'établissement du concept de la valeur, Marx progresse vers l'exposé de sa mesure et de sa grandeur. Puisque le travail est la substance de la valeur, la grandeur de la valeur de tous les biens est aussi, en toute conséquence, mesurée à la quantité de travail contenue en eux, ou bien au temps de travail. Mais non à ce temps de travail individuel dont l'individu qui a fabriqué le bien a précisément eu besoin par hasard, mais au « temps de travail socialement nécessaire », que Marx définit comme le « temps de travail requis pour produire une valeur d'usage quelconque dans les conditions de production socialement normales existantes et avec le degré social d'habileté et d'intensité du travail » (I. 14). « Ce n'est que la quantité de travail socialement nécessaire, ou le temps de travail socialement nécessaire à la fabrication d'une valeur d'usage, qui en détermine la grandeur de valeur. La marchandise individuelle vaut ici en général comme exemplaire moyen de son espèce. Des marchandises dans lesquelles sont contenues des quantités de travail égales, ou qui peuvent être fabriquées dans le même temps de travail, ont donc la même grandeur de valeur. La valeur d'une marchandise est à la valeur de toute autre marchandise comme le temps de travail nécessaire à la production de l'une est au temps de travail nécessaire à la production de l'autre. En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que des masses déterminées de temps de travail figé. »
De tout cela se déduit maintenant le contenu de la grande « loi de la valeur », qui est « immanente à l'échange des marchandises » (I. 141, 150) et régit les rapports d'échange. Elle énonce, et ne peut, d'après ce qui précède, rien énoncer d'autre, que les marchandises s'échangent entre elles selon le rapport du travail moyen socialement nécessaire incorporé en elles (par exemple I. 52). D'autres formes d'expression de la même loi sont que les marchandises « s'échangent à leurs valeurs » (par exemple I. 142, 183, III. 167), ou qu'il s'échange « équivalent contre équivalent » (par exemple I. 150, 183). Certes, dans le cas particulier, selon les fluctuations momentanées de l'offre et de la demande, apparaissent aussi des prix qui se situent au-dessus ou au-dessous des valeurs. Mais ces « oscillations constantes des prix du marché... se compensent, s'annulent réciproquement et se réduisent elles-mêmes au prix moyen comme à leur règle interne » (I. 151, note 37) (MEW 23, p. 180). À la longue, dans « les rapports d'échange fortuits et toujours fluctuants », « le temps de travail socialement nécessaire s'impose pourtant toujours violemment comme loi naturelle régulatrice » (I. 52). Marx désigne cette loi comme la « loi éternelle de l'échange des marchandises » (I. 182), comme « le rationnel », comme « la loi naturelle de l'équilibre » (III. 167) : les cas, qui se présentent il est vrai, comme on l'a déjà dit, où des marchandises s'échangent à des prix s'écartant de leurs valeurs, doivent être considérés, par rapport à la règle, comme « fortuits » (I. 150, note 37), et l'écart lui-même comme une « violation de la loi de l'échange des marchandises » (I. 142).
Sur ces fondements théoriques de la valeur, Marx édifie ensuite la seconde partie de son édifice doctrinal, sa célèbre théorie de la « plus-value ». Il examine la source du gain que les capitalistes tirent de leurs capitaux. Les capitalistes engagent une certaine somme d'argent, la transforment en marchandises, puis transforment celles-ci — avec ou sans processus de production intermédiaire — par la vente, de nouveau en une somme d'argent plus grande. D'où vient cet accroissement, cet excédent de la somme d'argent retirée sur celle initialement avancée ou, comme Marx l'appelle, la « plus-value » ?
Marx commence par délimiter, à sa manière propre d'exclusion dialectique, les conditions du problème. Il expose d'abord que la plus-value ne peut naître ni de ce que le capitaliste, en tant qu'acheteur, achète régulièrement les marchandises au-dessous de leur valeur, ni de ce que, en tant que vendeur, il les vend régulièrement au-dessus de leur valeur. Le problème se présente dès lors de la manière suivante : « Notre... possesseur d'argent doit acheter les marchandises à leur valeur, les vendre à leur valeur, et néanmoins retirer à la fin du processus plus d'argent qu'il n'y a mis... Telles sont les conditions du problème. Hic Rhodus, hic salta ! » (I. 150 sq.).
Marx trouve maintenant la solution en ceci qu'il existe une marchandise dont la valeur d'usage possède la propriété singulière d'être source de valeur d'échange. Cette marchandise est la capacité de travail, ou force de travail. Elle est offerte sur le marché sous la double condition que l'ouvrier soit personnellement libre — car sinon, ce ne serait pas sa force de travail, mais sa personne tout entière, en tant qu'esclave, qui serait à vendre — et que l'ouvrier soit dépouillé de « toutes les choses nécessaires à la réalisation de sa force de travail », car sinon il préférerait produire pour son propre compte et offrir ses produits au lieu de sa force de travail. C'est par le commerce de cette marchandise que le capitaliste acquiert désormais la plus-value. De la manière suivante.
La valeur de la marchandise « force de travail » se règle, comme celle de toute autre marchandise, sur le temps de travail nécessaire à sa reproduction, c'est-à-dire en ce cas sur le temps de travail nécessaire pour produire autant de moyens de subsistance qu'il en faut à l'entretien de l'ouvrier. Si, par exemple, la production des moyens de subsistance nécessaires pour une journée exige un temps de travail social de 6 heures, et si en même temps, comme nous voulons l'admettre, ce même temps de travail est incorporé dans 3 sh. d'or, alors la force de travail d'une journée pourra s'acheter à 3 sh. Une fois que le capitaliste a conclu cet achat, la valeur d'usage de la force de travail lui appartient, et il la réalise en faisant travailler l'ouvrier pour lui. S'il ne le faisait travailler chaque jour qu'autant d'heures qu'il en est incorporé dans la force de travail elle-même, et qu'il avait dû en payer lors de son achat, aucune plus-value ne naîtrait. Car 6 heures de travail ne peuvent, par hypothèse, ajouter au produit dans lequel elles sont incorporées une valeur supérieure à 3 sh. ; or c'est précisément ce que le capitaliste a payé en salaire. Mais les capitalistes ne procèdent pas ainsi. Même lorsqu'ils ont acheté la force de travail à un prix qui ne correspond qu'à un temps de travail de six heures, ils font travailler l'ouvrier toute la journée pour eux. Désormais, dans le produit qui est créé durant cette journée, sont incorporées plus d'heures de travail que le capitaliste n'a dû en payer ; il a donc une valeur supérieure au salaire payé, et la différence est la « plus-value » qui échoit au capitaliste.
Un exemple. Supposons qu'un ouvrier puisse, en 6 heures, filer 10 livres de coton en fil. Supposons que ce coton ait exigé pour sa propre production 20 heures de travail et possède en conséquence une valeur de 10 sh. Supposons en outre que le fileur use, durant les six heures de filage, autant d'outil que cela correspond à un travail de quatre heures et représente donc une valeur de 2 sh. — alors la valeur totale des moyens de production consommés dans la filature s'élèvera à 12 sh., correspondant à 24 heures de travail. Dans le processus de filage, le coton « absorbe » encore 6 heures de travail supplémentaires : le fil achevé est donc, au total, le produit de 30 heures de travail et aura en conséquence une valeur de 15 sh. À supposer que le capitaliste ne fasse travailler l'ouvrier loué que 6 heures par jour, la fabrication du fil a aussi coûté au capitaliste 15 sh. tout ronds : 10 sh. pour le coton, 2 sh. pour l'usure des outils, 3 sh. de salaire. Aucune plus-value n'apparaît.
Il en va tout autrement si le capitaliste fait travailler l'ouvrier 12 heures par jour. En 12 heures, l'ouvrier transforme 20 livres de coton, dans lesquelles sont déjà incorporées au préalable 40 heures de travail et qui valent donc 20 sh., use en outre en outils le produit de 8 heures de travail d'une valeur de 4 sh., mais ajoute à la matière première, durant une journée, 12 heures de travail, c'est-à-dire une valeur nouvelle de 6 sh. Désormais, le bilan se présente de la manière suivante. Le fil produit durant une journée a coûté au total 60 heures de travail, a donc une valeur de 30 sh. ; les dépenses du capitaliste s'élevaient à 20 sh. pour le coton, 4 sh. pour l'usure des outils et 3 sh. pour le salaire, soit ensemble seulement 27 sh. ; il reste à présent une « plus-value » de 3 sh.
La plus-value est donc, selon Marx, la conséquence de ce que le capitaliste fait travailler l'ouvrier une partie de la journée pour lui sans le payer pour cela. Dans la journée de travail de l'ouvrier, on peut distinguer deux parties. Dans la première partie, le « temps de travail nécessaire », l'ouvrier produit sa propre subsistance, ou plus exactement la valeur de celle-ci ; pour cette partie de son travail, il reçoit un équivalent dans le salaire. Durant la seconde partie, le « temps de surtravail », il est « exploité », il engendre la « plus-value » sans obtenir lui-même aucun équivalent pour cela (I. 205 sq.). « Toute plus-value... est, quant à sa substance, la matérialisation de temps de travail non payé » (I. 554).
Très importantes et caractéristiques du système marxiste sont les déterminations de grandeur de la plus-value qui suivent à présent. On peut mettre la grandeur de la plus-value en relation avec diverses autres grandeurs. Les rapports et les nombres-rapports qui s'en développent doivent être nettement distingués les uns des autres.
Il faut d'abord distinguer, au sein du capital qui sert au capitaliste à s'approprier la plus-value, deux composantes qui jouent un rôle entièrement différent quant à la genèse de la plus-value. En effet, seul le travail vivant que le capitaliste fait exécuter par les ouvriers peut créer une plus-value réellement nouvelle, tandis que la valeur des moyens de production consommés est simplement conservée, en ce qu'elle reparaît sous une forme modifiée dans la valeur du produit, sans pouvoir ajouter aucune plus-value. « La partie du capital, donc, qui se convertit en moyens de production, c'est-à-dire en matières premières, matières auxiliaires et instruments de travail, ne change pas de grandeur de valeur dans le procès de production » — ce pourquoi Marx l'appelle « capital constant ». « En revanche, la partie du capital convertie en force de travail change de valeur dans le procès de production. Elle reproduit son propre équivalent et un excédent par-dessus », précisément la plus-value. C'est pourquoi Marx l'appelle la « partie variable du capital » ou « capital variable » (I. 199) (I. p. 244). Or le rapport dans lequel la plus-value se tient à la partie variable avancée du capital, dans laquelle celle-ci « se valorise », Marx l'appelle le taux de la plus-value. Il est identique au rapport dans lequel le surtravail se tient au travail nécessaire, ou le travail non payé au travail payé, et vaut donc pour Marx comme « l'expression exacte du degré d'exploitation du travail » (I. 207 sq.). Si par exemple le travail nécessaire, durant lequel l'ouvrier produit la valeur de son salaire journalier de 3 sh., est de 6 heures, mais que la journée de travail est de 12 heures, l'ouvrier produisant aussi durant les secondes 6 heures, en tant que surtravail, une valeur de 3 sh. à titre de plus-value, alors la plus-value représente tout autant que le capital variable avancé à des fins de salaire, et le taux de la plus-value se calcule à 100 %.
Le taux du profit en est entièrement distinct. Le capitaliste, en effet, calcule la plus-value qu'il s'approprie non pas seulement sur la partie variable du capital, mais sur l'ensemble du capital qu'il emploie. Si par exemple le capital constant s'élève à 410 livres sterling, le capital variable à 90 livres sterling et la plus-value également à 90 livres sterling, alors le taux de la plus-value est certes, comme plus haut, de 100 %, mais le taux du profit n'est que de 18 %, à savoir 90 livres sterling de profit sur un capital total investi de 500 livres sterling.
Il est en outre évident qu'un seul et même taux de plus-value peut et doit se présenter sous des taux de profit très différents, selon la composition du capital considéré : le taux du profit sera d'autant plus élevé que la partie variable du capital est plus forte et que la partie constante est plus faible, cette dernière ne contribuant pas à la genèse de la plus-value, mais agrandissant bien la base sur laquelle la plus-value, qui se détermine uniquement d'après la partie variable du capital, doit être calculée comme profit. Si par exemple — ce qui n'est, à vrai dire, guère possible dans la pratique — le capital constant est égal à zéro et le capital variable de 50 livres sterling, et si, selon l'hypothèse ci-dessus, le taux de la plus-value est de 100 %, alors la plus-value produite s'établit également à 50 livres sterling, et comme elle doit être calculée sur un capital total de 50 livres sterling seulement, le taux du profit s'établirait dans ce cas lui aussi à 100 % pleins. Si en revanche le capital total est composé de capital constant et de capital variable dans le rapport de 4 : 1, autrement dit si au capital variable de 50 livres sterling vient s'ajouter un capital constant de 200 livres sterling, alors la plus-value de 50 livres sterling formée pour un taux de plus-value de 100 % doit être répartie sur un capital total de 250 livres sterling et ne représente pour celui-ci qu'un taux de profit de 20 %. Si enfin le rapport de composition était de 9 : 1, soit 450 livres sterling de capital constant pour 50 livres sterling de capital variable, alors une plus-value de 50 livres sterling reviendrait sur un capital total de 500 livres sterling, et le taux du profit ne serait que de 10 %.
Ceci conduit alors à une conséquence extrêmement intéressante et importante, et, dans son développement ultérieur, à une étape tout à fait nouvelle du système marxien, à la plus importante innovation du troisième tome.
LA THÉORIE DU TAUX MOYEN DE PROFIT ET DES PRIX DE PRODUCTION
Or cette conséquence est la suivante. La « composition organique » (III. 124) des capitaux est nécessairement différente, pour des raisons techniques, dans les diverses « sphères de production ». Dans les diverses industries, qui exigent en effet des manipulations techniques très variées, une journée de travail met en œuvre un quantum très inégal de matières premières ; ou bien, même si, pour des manipulations semblables, le quantum des matières premières est à peu près égal, leur valeur peut tout de même être très différente, comme par exemple entre le cuivre et le fer comme matières premières de l'industrie métallurgique ; ou enfin, la quantité et la valeur des installations, outils et machines qui reviennent à chaque ouvrier employé peuvent être inégales. Tous ces facteurs de différence déterminent, à moins qu'ils ne se compensent par hasard, dans de rares cas exceptionnels, un rapport différent, pour les diverses branches de production, entre le capital constant investi en moyens de production et le capital variable employé à l'achat de travail. Chaque branche de production d'une économie nationale a donc sa « composition organique » divergente et particulière du capital qui y est employé. Au sens des développements précédents, chaque branche de production devrait donc, à taux de plus-value égal, présenter aussi un taux de profit différent et divergent, si réellement, comme Marx l'a jusqu'ici toujours présupposé, les marchandises s'échangeaient « à leurs valeurs » ou dans le rapport du travail qui y est incorporé.
Marx parvient ainsi devant ce fameux grand écueil de sa théorie, dont la possibilité d'être contourné a formé le point de litige le plus important de la littérature marxienne des dix dernières années. Sa théorie exige que des capitaux de grandeur égale, mais de composition organique inégale, présentent des profits inégaux ; le monde réel se montre toutefois de la manière la plus nette dominé par la loi selon laquelle des capitaux de grandeur égale, sans égard à leur composition organique éventuellement différente, rapportent un profit égal. Laissons Marx constater cette contradiction par ses propres mots :
« Nous avons donc montré : que dans les diverses branches industrielles, conformément à la diverse composition organique des capitaux, et, dans les limites indiquées, conformément aussi à leurs différents temps de rotation, règnent des taux de profit inégaux, et que par conséquent, même à taux de plus-value égal, la loi (selon la tendance générale) selon laquelle les profits se comportent comme les grandeurs des capitaux, et donc selon laquelle des capitaux de grandeur égale rapportent en des laps de temps égaux des profits de grandeur égale, ne vaut que pour des capitaux de composition organique égale — temps de rotation égaux étant présupposés. Ce qui a été développé vaut sur la base qui a, somme toute, été jusqu'ici la base de notre développement : que les marchandises sont vendues à leurs valeurs. D'autre part, il ne fait aucun doute que dans la réalité, abstraction faite de différences inessentielles, fortuites et qui se compensent, la diversité des taux de profit moyens pour les diverses branches industrielles n'existe pas et ne pourrait exister sans abolir tout le système de la production capitaliste. Il semble donc que la théorie de la valeur soit ici inconciliable avec le mouvement réel, inconciliable avec les phénomènes effectifs de la production, et que par conséquent il faille renoncer purement et simplement à concevoir ces derniers. » (III. 131 sq.)
Comment Marx lui-même tente-t-il alors de résoudre cette contradiction ? Cela se produit, en bref, aux dépens de la présupposition dont Marx était jusqu'ici toujours parti, à savoir que les marchandises se vendent à leurs valeurs. Marx laisse désormais purement et simplement tomber cette présupposition. Ce que cet abandon signifie pour le système marxien, c'est ce dont nous aurons à former un peu plus tard notre jugement critique. Pour l'instant, je poursuis mon exposé récapitulatif du cheminement de pensée marxien, et ce à partir d'un exemple sous forme de tableau que Marx lui-même a placé au fondement de son exposé.
Celui-ci met en comparaison cinq sphères de production différentes, présentant à chaque fois une composition organique différente des capitaux qui y sont engagés, et s'en tient encore tout d'abord à la présupposition antérieure selon laquelle les marchandises sont vendues à leurs valeurs. Pour éclairer le tableau suivant, qui expose les résultats de cette hypothèse, on remarquera encore que c désigne le capital constant, v le capital variable, et que, pour rendre justice aux différences effectives de la vie réelle, on suppose dans l'exemple (avec Marx) que les capitaux constants employés « s'usent » à une vitesse inégale, de sorte que seule une partie du capital constant, et ce une partie inégalement grande dans les diverses sphères de production, est consommée annuellement. Dans la valeur du produit n'entre naturellement que la partie consommée du capital constant, le « c consommé », tandis que pour le calcul du taux de profit c'est tout le « c employé » qui entre en ligne de compte.
Tableau 1
| Capital n° | Taux de plus-value | Plus-value | Taux de profit | c consommé | Valeur des marchandises |
|---|---|---|---|---|---|
| I 80 c + 20 v | 100% | 20 | 20% | 50 | 90 |
| II 70 c + 30 v | 100% | 30 | 30% | 51 | 111 |
| III 85 c + 15 v | 100% | 15 | 15% | 40 | 70 |
| IV 60 c + 40 v | 100% | 40 | 40% | 51 | 131 |
| V 95 c + 5 v | 100% | 5 | 5% | 10 | 20 |
Comme on le voit, ce tableau fait apparaître pour les diverses sphères de production, sous une exploitation uniforme du travail, des taux de profit très différents, conformément à la diverse composition organique des capitaux. Mais on peut aussi considérer ces mêmes faits et données sous un autre point de vue.
« La somme totale des capitaux engagés dans les cinq sphères est = 500 ; la somme totale de la plus-value qu'ils ont produite = 110 ; la valeur totale des marchandises qu'ils ont produites = 610. Si nous considérons les 500 comme un capital unique dont I – V ne forment que des parties différentes (comme par exemple dans une filature de coton il existe, dans les différents ateliers — la salle de cardage, la salle de banc à broches, la salle de filage et la salle de tissage — un rapport différent de capital variable et de capital constant, et que le rapport moyen pour toute la fabrique doit d'abord être calculé), alors, premièrement, la composition moyenne du capital de 500 serait = 390 c + 110 v, ou, en pourcentage, 78 c + 22 v. Chacun des capitaux de 100, considéré seulement comme 1/5 du capital total, aurait pour composition cette composition moyenne de 78 c + 22 v ; de même reviendraient sur chaque 100, à titre de plus-value moyenne, 22 ; le taux moyen du profit serait donc = 22 %. » (III. 133/4)
À quels prix les diverses marchandises doivent-elles maintenant être vendues pour que chacun des cinq capitaux partiels atteigne effectivement ce même taux de profit moyen ? C'est ce que montre le tableau suivant. Dans celui-ci s'intercale, comme terme intermédiaire, la rubrique « prix de revient », par quoi Marx entend la part de valeur de la marchandise qui remplace au capitaliste le prix des moyens de production consommés et le prix de la force de travail employée, mais qui ne contient encore aucune plus-value ni profit, et qui équivaut donc à la somme de v + c consommé.
Tableau 2
20 v | 20 | 50 | 90 | 70 | 92 | 22% | + 2 | | II
70 c +
30 v | 30 | 51 | 111 | 81 | 103 | 22% | - 8 | | III
40 v | 40 | 51 | 131 | 91 | 113 | 22% | - 18 | | IV
| Capital n° | Plus-value | c consommé | Valeur des marchandises | Prix de revient des marchandises | Prix des marchandises | Taux de profit | Écart du prix p. r. à la valeur |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| I | |||||||
| 80 c + | |||||||
| 60 c + | |||||||
| 85 c + | |||||||
| 95 c + 5 | |||||||
| v | 5 | 10 | 20 | 15 | 37 | 22% | + 17 |
« Pris ensemble » — commente Marx les résultats de ce tableau — « les marchandises sont vendues 2 + 7 + 17 = 26 au-dessus et 8 + 18 = 26 au-dessous de la valeur, de sorte que les écarts de prix s'annulent réciproquement par une répartition uniforme de la plus-value, ou par l'addition du profit moyen de 22 sur 100 de capital avancé aux prix de revient respectifs des marchandises I – V ; dans le même rapport où une partie des marchandises est vendue au-dessus, une autre est vendue au-dessous de sa valeur. Et seule leur vente à de tels prix permet que le taux de profit soit uniforme pour I – V, 22 %, sans égard à la diverse composition organique des capitaux I – V. » (III, 135).
Tout cela n'est maintenant, comme Marx l'expose plus loin, pas une simple hypothèse, mais pleine réalité. L'agent à l'œuvre est la concurrence. Certes, par suite de la diverse composition organique des capitaux engagés dans les différentes branches de production, « les taux de profit qui règnent dans les différentes branches de production sont à l'origine très différents ». Mais « ces différents taux de profit sont égalisés par la concurrence en un taux de profit général qui est la moyenne de tous ces différents taux de profit. Le profit qui, conformément à ce taux de profit général, revient à un capital d'une grandeur donnée, quelle que soit sa composition organique, s'appelle le profit moyen. Le prix d'une marchandise qui est égal à son prix de revient plus la part, lui revenant en proportion de ses conditions de rotation, du profit moyen annuel sur le capital employé dans sa production (et non pas seulement consommé dans la production), est son prix de production » (III. 136). Celui-ci est en fait identique au natural price d'Adam Smith, au price of production de Ricardo, au prix nécessaire des physiocrates (III. 178). Et le rapport d'échange effectif des diverses marchandises n'est plus déterminé par leurs valeurs, mais par leurs prix de production, ou, comme Marx aime à l'exprimer : « les valeurs se transforment en prix de production » (par ex. III. 176). Valeur et prix de production ne coïncident qu'exceptionnellement et pour ainsi dire par hasard, pour les marchandises qui sont produites à l'aide d'un capital dont la composition organique est par hasard précisément égale à la composition moyenne du capital social total. Dans tous les autres cas, valeur et prix de production divergent nécessairement et par principe. Et ce, au sens suivant. Nous appelons d'après Marx « capitaux de composition supérieure » les capitaux qui contiennent, en pourcentage, plus de capital constant, donc moins de capital variable, que le capital social moyen ; inversement, « capitaux de composition inférieure » ceux où le capital constant occupe une place relativement petite et le capital variable une place plus grande que dans le capital social moyen. Ainsi, pour toutes les marchandises qui sont produites à l'aide d'un capital de composition « supérieure » à la composition moyenne, le prix de production sera au-dessus de leur valeur, et dans le cas opposé au-dessous de la valeur. Ou bien : les marchandises de la première espèce seront nécessairement et régulièrement vendues au-dessus de leur valeur, les marchandises de la seconde espèce au-dessous de leur valeur (III. 142 sq. et souvent).
« Bien que les capitalistes des diverses sphères de production récupèrent, en vendant leurs marchandises, les valeurs-capital consommées dans la production de ces marchandises, ils ne réalisent pas la plus-value, et donc le profit, produit dans leur propre sphère lors de la production de ces marchandises, mais seulement autant de plus-value, et donc de profit, qu'il en revient sur chaque partie aliquote du capital total — à répartition égale — de la plus-value totale ou du profit total qui est produit par le capital total de la société dans toutes les sphères de production prises ensemble en un laps de temps donné. Pour 100, chaque capital avancé, quelle que soit sa composition, retire chaque année ou autre laps de temps le profit qui, pour ce laps de temps, revient à 100 en tant que telle partie du capital total. Les différents capitalistes se comportent ici, pour ce qui concerne le profit, comme de simples actionnaires d'une société par actions, dans laquelle les parts du profit sont réparties uniformément pour 100, et ne se distinguent donc, pour les différents capitalistes, que selon la grandeur du capital placé par chacun dans l'entreprise commune, selon sa participation proportionnelle à l'entreprise commune, selon le nombre de ses actions. » (III. 136 sq.)
Profit total et plus-value totale sont des grandeurs identiques (III. 151, 152). Et le profit moyen n'est rien d'autre « que la masse totale de la plus-value, répartie sur les masses de capital de chaque sphère de production en proportion de leurs grandeurs » (III. 153).
Une conséquence importante qui en découle est que le profit que retire le capitaliste individuel ne provient nullement uniquement du travail qu'il emploie lui-même (III. 149), mais provient souvent en grande partie, et parfois, par exemple dans le cas du capital commercial (III. 265), entièrement, d'ouvriers avec lesquels le capitaliste en question n'est en aucun contact. Marx trouve enfin encore une question à poser et à résoudre, qu'il considère comme la « question proprement difficile » : à savoir la question de savoir comment se produit donc « cette égalisation des profits en un taux de profit général, étant donné qu'elle est manifestement un résultat, et ne peut être un point de départ ? » (III. 153)
Il développe d'abord l'idée que dans un état de société où le mode de production capitaliste ne domine pas encore, c'est-à-dire où les ouvriers eux-mêmes sont en possession des moyens de production nécessaires, les marchandises s'échangeraient de fait selon leur valeur réelle et les taux de profit ne s'égaliseraient donc pas. La diversité effectivement existante des taux de profit serait toutefois, puisque les ouvriers obtiendraient et pourraient garder pour eux, pour un temps de travail égal, toujours la même plus-value, c'est-à-dire la même valeur au-delà de leurs besoins nécessaires, « une circonstance indifférente, tout comme il est aujourd'hui une circonstance indifférente pour l'ouvrier salarié de savoir en quel taux de profit s'exprime le quantum de plus-value qui lui est extorqué » (III. 155). Or, comme de tels rapports, dans lesquels les moyens de production appartiennent à l'ouvrier, sont historiquement les plus anciens et se rencontrent dans le monde ancien comme dans le monde moderne, par exemple chez le paysan propriétaire qui travaille lui-même et chez l'artisan, Marx s'estime fondé à déclarer qu'il est « tout à fait conforme à la matière de considérer les valeurs des marchandises non seulement théoriquement, mais aussi historiquement, comme le prius des prix de production » (III. 156).
Dans la société organisée de manière capitaliste, cette transformation des valeurs en prix de production, et l'égalisation des taux de profit qui s'y rattache, ont toutefois bien lieu. Sur les forces motrices de ce procès d'égalisation et sur le mode de leur action, Marx s'exprime, après de longs développements préparatoires où il est traité de la formation de la valeur de marché et du prix de marché, en particulier dans le cas de la production de différentes parties de la marchandise venant sur le marché sous des conditions de production diversement favorables, très clairement et succinctement par les mots suivants : « Si les marchandises … sont vendues à leurs valeurs, alors naissent … des taux de profit très différents … Or le capital se retire d'une sphère à taux de profit bas et se jette sur une autre qui rapporte un profit plus élevé. Par cette émigration et immigration constantes, en un mot par sa répartition entre les diverses sphères, selon que le taux de profit y baisse ou y monte, il produit un tel rapport de l'offre à la demande que le profit moyen devient le même dans les diverses sphères de production, et que par conséquent les valeurs se transforment en prix de production » (III. 175/6)2
15 v | 15 | 40 | 70 | 55 | 77 | 22% | + 7 | | V
LA QUESTION DE LA CONTRADICTION
L'auteur de ces lignes avait, il y a une longue suite d'années, bien avant que ne se développât la littérature décrite au début sur la conciliabilité d'un taux de profit moyen égal avec la loi marxienne de la valeur, exprimé son opinion sur cet objet dans les mots suivants : « Ou bien les produits s'échangent réellement, à la longue, dans le rapport du travail qui s'y attache … — alors un nivellement des gains du capital est impossible. Ou bien un nivellement des gains du capital a lieu — alors il est impossible que les produits continuent de s'échanger dans le rapport du travail qui s'y attache. »⁹
L'incompatibilité effective de ces deux présuppositions avait d'abord été concédée, il y a quelques années, dans le camp marxien par Conrad Schmidt.¹⁰ Nous possédons désormais la confirmation authentique du maître lui-même. Il l'a déclaré tout à fait clairement et nettement : qu'un taux de profit uniforme n'est rendu possible que par la vente des marchandises à des prix tels qu'une partie des marchandises s'échange au-dessus et une autre au-dessous de sa valeur, donc en divergence avec le rapport du travail qui y est incorporé. Il ne nous a pas non plus laissés dans le doute sur laquelle des deux propositions inconciliables il tient pour celle qui correspond à la réalité. Il enseigne avec une clarté et une franchise dont il faut lui savoir gré que c'est le nivellement des gains du capital. Et il n'hésite pas à enseigner avec la même clarté et la même franchise que, de fait, les diverses marchandises s'échangent entre elles non pas dans le rapport du travail qui s'y attache, mais dans cet autre rapport divergent qui est exigé par le nivellement des gains du capital.
En quel rapport cette doctrine du troisième tome se tient-elle à la fameuse loi de la valeur du premier ? Contient-elle la solution, attendue avec tant de tension, de la contradiction « apparente » ? Contient-elle la preuve de la façon dont « non seulement sans violation de la loi de la valeur, mais bien plutôt sur la base de celle-ci, un taux moyen de profit égal peut et doit se former » ? Ou bien ne contient-elle pas bien plutôt le contraire exact : à savoir la constatation d'une contradiction réelle et irréconciliable, et la preuve que le taux moyen de profit égal ne peut se former que si et parce que la prétendue loi de la valeur ne vaut pas ?
Je crois que celui qui observe la chose sans préjugé et de sang-froid ne pourra pas demeurer longtemps dans le doute. Dans le premier volume, on avait enseigné avec la plus grande insistance possible que toute valeur se fonde sur le travail et sur le seul travail, que les valeurs des marchandises sont entre elles comme le temps de travail nécessaire à leur production ; ces propositions avaient été dérivées et pour ainsi dire distillées exclusivement à partir des rapports d'échange des marchandises, auxquels elles sont « immanentes » ; on nous avait incités à « partir de la valeur d'échange et du rapport d'échange des marchandises pour découvrir la trace de la valeur qui s'y cache » (I, 23) ; la valeur nous avait été expliquée comme l'élément commun « qui se manifeste dans le rapport d'échange des marchandises » (I, 13) ; sous la forme et avec l'insistance d'une conclusion contraignante n'admettant aucune exception, on nous avait dit que l'égalisation de deux marchandises dans l'échange signifie qu'« un élément commun de même grandeur » existe en elles, auquel chacune des deux « doit être réductible » (I, 11) ; il faut donc, abstraction faite des divergences momentanées et accidentelles, qui d'ailleurs « apparaissent comme une violation de la loi de l'échange des marchandises » (I, 142), que durablement et par principe des marchandises incorporant la même quantité de travail soient échangées les unes contre les autres. — Et maintenant, dans le troisième volume, on nous explique de façon concise et sèche que ce qui, selon la doctrine du premier volume, doit être, n'est pas et ne peut pas être ; que, non pas accidentellement ou passagèrement, mais nécessairement et durablement, les marchandises particulières s'échangent et doivent s'échanger les unes contre les autres dans un rapport autre que celui du travail incorporé !
Je n'y puis rien : je ne vois ici nullement l'explication et la conciliation d'un conflit, mais la contradiction nue elle-même. Le troisième volume de Marx renie le premier. La théorie du taux moyen de profit et des prix de production ne s'accorde pas avec la théorie de la valeur. Telle est l'impression que, je le crois, tout esprit logique doit recevoir. Elle semble d'ailleurs s'être imposée assez généralement. Loria, dans son mode d'expression vif et riche en images, se sent contraint au « jugement dur mais juste » selon lequel Marx, « au lieu d'une solution, a offert une mystification » ; il voit dans la publication du troisième volume « la campagne de Russie » du système marxiste, sa « banqueroute théorique la plus complète », un « suicide scientifique », « l'abandon le plus formel de sa propre doctrine » (l'abdicazione più esplicita alla dottrina stessa) et « le ralliement plein et entier aux doctrines les plus orthodoxes des économistes honnis ».¹¹
Mais même un homme aussi proche du système marxiste que Werner Sombart doit désigner comme l'effet le plus probable que le troisième volume produira chez la majorité des lecteurs « un hochement de tête général ». « La plupart ne seront nullement enclins à considérer la "solution" de l'"énigme du taux moyen de profit", telle qu'elle est désormais donnée, comme une "solution" ; ils penseront que le nœud a été tranché, mais nullement dénoué. Car si surgit maintenant tout à coup, sortie de la trappe, une théorie "toute ordinaire" des coûts de production, cela signifie justement que la fameuse théorie de la valeur est passée sous la table. Car si je finis par en venir tout de même aux coûts de production pour expliquer le profit : à quoi bon alors tout le lourd appareil de la théorie de la valeur et de la plus-value ? »¹² Pour lui-même, Sombart se réserve assurément un autre jugement. Il entreprend une tentative de sauvetage singulière, où l'on jette toutefois par-dessus bord une telle part de ce qui est à sauver qu'il me paraît fort douteux qu'il s'attire par là la gratitude d'aucun des intéressés. Je reviendrai de plus près sur cette tentative de sauvetage, en tout cas intéressante et instructive. Mais nous n'en sommes pas encore là ; avant le défenseur posthume, nous devons encore prêter l'oreille au maître lui-même, et cela avec toute l'attention et le soin que mérite une affaire aussi importante.
Comme il va tout à fait de soi, Marx lui-même a dû en effet prévoir qu'on reprocherait à sa « solution » de n'être pas une « solution », mais un abandon de sa loi de la valeur. C'est manifestement à cette prévision que doit son origine une autodéfense anticipée qui se trouve, sinon dans la forme, du moins quant au fond, dans l'œuvre marxiste. Marx ne manque pas en effet d'intercaler en de nombreux passages l'affirmation expresse que, malgré la domination immédiate des rapports d'échange par les prix de production divergeant des valeurs, tout se meut encore dans le cadre de la loi de la valeur, et que celle-ci exerce encore, du moins « en dernière instance », la domination sur les prix. Il tente de rendre cette conception plausible par divers exposés et remarques. Ceux-ci ne présentent pas un caractère homogène. Marx ne mène pas sur ce thème, comme c'est par ailleurs son habitude, une démonstration formelle et fermée, mais donne seulement un certain nombre de remarques occasionnelles courant les unes à côté des autres, qui contiennent des arguments de nature diverse, ou des tournures susceptibles d'être interprétées comme tels. Dans cette situation, on ne peut juger ni auquel de ces arguments Marx lui-même voulait attacher le poids principal, ni comment il se représentait le rapport mutuel de ces arguments hétérogènes. Quoi qu'il en soit, en tout cas, si nous voulons rendre justice tant au maître qu'à notre tâche critique, nous devons à chacun de ces arguments l'attention la plus exacte et une appréciation sans préjugé.
Argument : même si les marchandises particulières se vendent les unes au-dessus, les autres au-dessous de leurs valeurs, ces divergences opposées se compensent pourtant mutuellement, et dans la société elle-même — considérée comme la totalité de toutes les branches de production — la somme des prix de production des marchandises produites reste donc tout de même égale à la somme de leurs valeurs.
Argument : la loi de la valeur domine le mouvement des prix en ce que la diminution ou l'augmentation du temps de travail requis pour la production fait monter ou baisser les prix de production (III, 158, de même III, 156).
Argument : la loi de la valeur domine, selon l'affirmation de Marx, avec une autorité intacte l'échange des marchandises à certains stades « originels » où la transformation des valeurs en prix de production ne s'est pas encore accomplie.
Argument : dans l'économie nationale compliquée, la loi de la valeur « régule » du moins indirectement et « en dernière instance » les prix de production, en ce que la valeur totale des marchandises, déterminée selon la loi de la valeur, règle la plus-value totale, celle-ci réglant à son tour le montant du profit moyen et par là le taux général de profit (III, 159).
Examinons ces arguments, chacun pour lui-même, quant à leur teneur.
PREMIER ARGUMENT
Marx concède que les marchandises particulières, selon que du capital constant a concouru à leur production dans une proportion supérieure ou inférieure à la moyenne, s'échangent les unes au-dessus, les autres au-dessous de leur valeur. On insiste toutefois sur le fait que ces divergences individuelles, qui ont lieu en sens opposé, se compensent ou s'annulent en tout temps mutuellement, de sorte que la somme de tous les prix payés correspond tout de même exactement à la somme de toutes les valeurs. « Dans la même proportion où une partie des marchandises est vendue au-dessus de leur valeur, une autre est vendue au-dessous » (III, 135). « Le prix total des marchandises I à V (dans l'exemple tabulaire utilisé par Marx) serait donc égal à leur valeur totale, ... en fait donc l'expression monétaire de la quantité totale de travail, passé et nouvellement ajouté, contenue dans les marchandises I à V. Et de cette manière, dans la société elle-même — considérée comme la totalité de toutes les branches de production —, la somme des prix de production des marchandises produites est égale à la somme de leurs valeurs » (III, 138). On en tire finalement — plus ou moins clairement — l'argument que, du moins pour la somme de toutes les marchandises ou pour la société dans son ensemble, la loi de la valeur fait la preuve de sa validité. « Cependant cela se résout toujours en ceci que ce qui, dans une marchandise, entre en trop, dans une autre entre en trop peu au titre de la plus-value, et que par conséquent les divergences par rapport à la valeur qui résident dans les prix de production des marchandises s'annulent les unes les autres. C'est en somme, dans toute la production capitaliste, toujours seulement d'une manière très compliquée et approximative, comme une moyenne jamais fixable d'oscillations perpétuelles, que la loi générale s'impose comme la tendance dominante. » (III, 140)
Cet argument n'est pas nouveau dans la littérature marxiste. Il a été avancé il y a quelques années, dans une situation analogue, par Conrad Schmidt, avec une grande insistance et peut-être avec une clarté de principe plus grande encore que maintenant chez Marx lui-même. Dans sa tentative de résoudre l'énigme du taux moyen de profit, Schmidt aussi était parvenu, bien qu'avec une motivation intermédiaire différente de celle de Marx, au résultat que les marchandises particulières ne peuvent s'échanger entre elles dans le rapport du travail qui leur est attaché. Lui aussi devait se poser la question de savoir si et comment, face à cela, il pouvait encore être question d'une validité de la loi marxiste de la valeur, et il appuyait son opinion affirmative précisément sur l'argument qui vient d'être exposé.3
Je tiens celui-ci pour tout à fait inexact. Je l'ai dit en son temps à l'encontre de Conrad Schmidt, avec une argumentation à laquelle, aujourd'hui encore et face à Marx lui-même, je n'ai pas lieu de changer un seul mot. Je puis donc me contenter de la répéter simplement mot pour mot. J'ai demandé à Schmidt combien, ou combien peu, de la fameuse loi de la valeur il restait encore après cette concession effective, et je poursuivais alors ainsi :
« Mais qu'il n'en reste pas grand-chose, c'est ce qu'illustrent le mieux précisément les efforts que l'auteur consacre à démontrer que la loi de la valeur demeure malgré tout en vigueur. Après avoir en effet concédé que le prix effectif des marchandises diverge de leur valeur, il remarque que cette divergence ne se rapporte pourtant qu'aux prix que les marchandises particulières atteignent ; qu'elle disparaît en revanche dès que l'on considère la somme de toutes les marchandises particulières, le produit national annuel. La somme des prix payée pour l'ensemble du produit national pris dans sa totalité coïnciderait, il est vrai, pleinement avec la somme de valeur effectivement cristallisée en lui. » (Böhm-Bawerk, p. 51)
Je ne sais si je parviendrai à illustrer comme il convient la portée de cette affirmation. Je veux du moins en tenter une indication.
« Quelle est donc, au fond, la tâche de la "loi de la valeur" ? Rien d'autre que d'élucider le rapport d'échange des biens observé dans la réalité. Nous voulons savoir pourquoi, dans l'échange, par exemple, un habit vaut tout autant que 20 aunes de toile, pourquoi 10 livres de thé valent autant qu'une demi-tonne de fer, et ainsi de suite. C'est ainsi aussi que Marx lui-même a conçu la tâche explicative de la loi de la valeur. Or il ne peut manifestement être question d'un rapport d'échange qu'entre diverses marchandises particulières prises les unes par rapport aux autres. Mais dès que l'on envisage toutes les marchandises prises ensemble et que l'on additionne leurs prix, on fait nécessairement et délibérément abstraction du rapport existant à l'intérieur de cette totalité. Les différences relatives de prix à l'intérieur se compensent en effet dans la somme. Ce de quoi, par exemple, le thé vaut plus que le fer, le fer vaut d'autant moins que le thé, et vice versa. En tout cas, ce n'est nullement une réponse à notre question, lorsque nous nous enquérons du rapport d'échange des biens dans l'économie nationale, que de nous répondre par la somme des prix que tous ensemble atteignent ; pas plus que si, nous enquérant de combien de minutes ou de secondes le vainqueur d'une course a eu besoin de moins que ses concurrents pour parcourir la piste, on nous répondait : tous les concurrents pris ensemble ont eu besoin de 25 minutes 13 secondes. » (Böhm-Bawerk)
« Or les choses se présentent comme suit. À la question du problème de la valeur, les marxistes répondent d'abord par leur loi de la valeur, selon laquelle les marchandises s'échangent dans le rapport du temps de travail incorporé en elles ; puis ils révoquent — de manière voilée ou non voilée — cette réponse pour le domaine de l'échange des marchandises particulières, c'est-à-dire précisément pour le domaine où la question a un sens, et ils ne la maintiennent dans toute sa pureté que pour l'ensemble du produit national pris dans sa totalité, c'est-à-dire pour un domaine où cette question, étant sans objet, ne peut même pas être posée. Comme réponse à la question proprement dite du problème de la valeur, la "loi de la valeur" est donc, de l'aveu même de ses partisans, démentie par les faits, et dans la seule application où elle n'est pas démentie, elle n'est plus une réponse à la question qui réclame proprement une solution, mais pourrait tout au plus être une réponse à quelque autre question. » (Böhm-Bawerk)
« Mais elle n'est même pas une réponse à une autre question : elle n'est aucune réponse du tout, elle est une simple tautologie. Car, comme le sait tout économiste, lorsqu'on perçoit à travers les formes voilantes de la circulation monétaire, les marchandises s'échangent finalement de nouveau contre des marchandises. Toute marchandise qui entre dans l'échange est à la fois marchandise et prix de sa contre-prestation. La somme des marchandises est donc identique à la somme des prix payés pour elles. Ou bien : le prix de l'ensemble du produit national pris dans sa totalité n'est rien d'autre que — le produit national lui-même. Dans ces conditions, il est sans doute tout à fait exact que la somme des prix qui est payée pour l'ensemble du produit national pris ensemble coïncide pleinement avec la somme de valeur ou de travail cristallisée en ce dernier. Seulement, cette assertion tautologique ne signifie ni un quelconque accroissement de connaissance réelle, ni ne peut en particulier servir de pierre de touche pour la prétendue loi selon laquelle les biens s'échangent selon le rapport du travail incorporé en eux. Car par cette voie on pourrait tout aussi bien — ou plutôt tout aussi mal — vérifier aussi n'importe quelle autre "loi", par exemple la "loi" selon laquelle les biens s'échangent à la mesure de leur poids spécifique ! Car même si, il est vrai, une livre d'or, en tant que "marchandise particulière", ne s'échange pas contre une livre de fer, mais contre 40 000 livres de fer, la somme des prix payée pour une livre d'or et 40 000 livres de fer prises ensemble n'est ni plus ni moins que 40 000 livres de fer et 1 livre d'or. Le poids total de la somme des prix — 40 001 livres — correspond donc tout à fait exactement au poids total de 40 001 livres pareillement incorporé dans la somme des marchandises, et par conséquent le poids est la véritable mesure d'après laquelle se règle le rapport d'échange des biens ?! » (Böhm-Bawerk)
De ce jugement, je n'ai rien à retrancher aujourd'hui, où je le retourne contre Marx lui-même, ni rien à y ajouter, sinon peut-être que Marx, en avançant l'argument ici jugé, se rend encore coupable d'une certaine méprise supplémentaire que Schmidt, en son temps, n'avait pas commise. Marx cherche en effet, dans le passage qui vient d'être cité de la page 140 du troisième volume, à créer une disposition favorable à l'idée que l'on peut tout de même attribuer à sa loi de la valeur une certaine domination réelle, même si les cas particuliers ne lui obéissent pas, au moyen d'une sentence générale qui a pour objet le mode d'action de cette loi. Après avoir dit que « les divergences par rapport à la valeur qui résident dans les prix de production s'annulent les unes les autres », il ajoute en effet la remarque que la loi générale, dans toute la production capitaliste, « ne s'impose en somme jamais que d'une manière très compliquée et approximative, comme une moyenne fixable d'oscillations perpétuelles, comme la tendance dominante ».
Marx confond ici deux choses très différentes : une moyenne d'oscillations et une moyenne entre des grandeurs durablement et par principe inégales. En cela il a tout à fait raison, que mainte loi générale ne s'impose que de telle manière que la moyenne résultant d'oscillations constantes corresponde à la norme énoncée par la loi. Tout économiste connaît de telles lois, comme par exemple la loi selon laquelle les prix s'égalent aux coûts de production, selon laquelle le niveau du salaire dans différentes branches d'occupation, le niveau du profit du capital dans différentes branches de production tendent, abstraction faite de raisons particulières d'inégalité, à se placer à un même niveau, et tout économiste est enclin à reconnaître ces lois comme des « lois », bien que peut-être pas un seul cas ne leur corresponde avec la plus minutieuse exactitude. Et c'est pourquoi il y a aussi, dans le renvoi à un tel mode d'action ne se manifestant que dans la moyenne et dans l'ensemble, un moment fortement captivant. Mais le cas en faveur duquel Marx use de ce renvoi captivant est d'une tout autre espèce. Dans le cas des prix de production qui divergent des « valeurs », il ne s'agit pas d'oscillations, mais de divergences nécessaires et durables. De deux marchandises A et B qui incorporent la même quantité de travail, mais qui ont été produites avec des capitaux de composition organique inégale, chacune n'oscille pas autour d'une seule et même moyenne, par exemple autour de la moyenne de 50 florins, mais chacune occupe durablement un autre niveau de prix, par exemple la marchandise A, à la production de laquelle peu de capital constant a concouru et qui réclame d'être rémunérée, le niveau de 40 florins, la marchandise B, qui a beaucoup de capital constant à rémunérer, le niveau de 60 florins, sous réserve d'oscillations autour de ces niveaux divergents. Si nous n'avions affaire qu'à des oscillations autour du même niveau, de sorte que tantôt la marchandise A se trouverait à 48 florins et la marchandise B à 52 florins, tantôt inversement la marchandise A à 52 et la marchandise B à seulement 48 florins, alors on pourrait assurément dire qu'en moyenne les deux marchandises se trouvent au même niveau de prix, et l'on pourrait voir dans cet état de fait, s'il se laissait observer généralement, malgré les oscillations, une vérification de la « loi » selon laquelle des marchandises incorporant la même quantité de travail s'échangent sur un pied d'égalité les unes contre les autres.
Mais si, de deux marchandises qui incorporent la même quantité de travail, l'une maintient durablement et régulièrement un prix de 40 et l'autre tout aussi durablement et régulièrement un prix de 60 florins, alors le mathématicien peut certes tirer aussi entre ces grandeurs inégales une moyenne de 50 florins. Mais une telle moyenne a une signification tout autre, ou plus exactement, elle n'a aucune signification pour notre loi. Une moyenne mathématique se laisse en effet toujours tirer aussi entre les grandeurs les plus inégales, et une fois qu'on l'a tirée, les divergences opposées par rapport à elle « s'annulent » toujours mutuellement quant à la grandeur : ce de quoi l'une des grandeurs dépasse la moyenne, c'est exactement d'autant que l'autre doit nécessairement rester en deçà ! Mais manifestement, par un tel jeu de « moyennes » et de « divergences qui s'annulent », on ne peut pas plus réinterpréter le fait qu'entre des marchandises de coûts de travail égaux, mais de composition de capital inégale, existent des différences de prix nécessaires et durables, le transformant d'une réfutation en une confirmation de la loi de la valeur prétendue, qu'on n'aurait inclination ni droit à prouver par là la proposition que toutes les espèces animales, éphémères et éléphants compris, possèdent une même durée de vie. Car, il est vrai, les éléphants vivent en moyenne 100 ans, les éphémères un seul jour. Mais entre ces grandeurs on peut bien tirer une moyenne commune de 50 ans ; ce de quoi les éléphants vivent plus longtemps, les éphémères vivent justement d'autant moins ; les divergences par rapport à la moyenne « s'annulent donc mutuellement », et dans l'ensemble et en moyenne triomphe donc tout de même la loi selon laquelle toutes les espèces animales ont une durée de vie égale ! —
Poursuivons.
DEUXIÈME ARGUMENT
Marx revendique en divers passages du troisième volume pour la loi de la valeur qu'elle « dominait le mouvement des prix », et il considère comme preuve de cette domination le fait que, là où le temps de travail requis pour la production des marchandises baisse, les prix baissent aussi, là où il monte, les prix montent aussi, toutes circonstances égales par ailleurs.4
Cette conclusion aussi repose sur une méprise de raisonnement si frappante qu'il doit étonner qu'elle ait pu échapper à Marx lui-même. Que, toutes circonstances égales par ailleurs, les prix montent et baissent avec la grandeur de la dépense de travail ne prouve manifestement ni plus ni moins que le travail est un facteur déterminant des prix. Cela prouve donc un fait sur lequel tout le monde est d'accord, qui n'est pas une opinion particulière de Marx, mais qui est tout autant reconnu et enseigné par les classiques et les « économistes vulgaires ». Mais Marx avait affirmé beaucoup plus avec sa loi de la valeur : il avait affirmé que la dépense de travail est la seule circonstance qui règle les rapports d'échange des marchandises (abstraction faite des oscillations momentanées et accidentelles de l'offre et de la demande). Que cette loi domine le mouvement des prix, on ne pourrait évidemment le dire que si une modification (durable) des prix ne pouvait être provoquée ou médiatisée par aucune autre cause que par un changement dans la grandeur du temps de travail. Or cela, Marx ne l'affirme pas du tout et ne peut l'affirmer ; car il est dans la conséquence de sa propre doctrine qu'une modification de prix doive aussi se produire, par exemple, lorsque la dépense de travail reste inchangée, mais que, par suite d'un raccourcissement du processus de production et autres choses semblables, la composition organique du capital se modifie. On peut donc, sans plus, placer à côté de la proposition invoquée par Marx, comme parfaitement aussi fondée, l'autre proposition : que les prix montent et baissent là où, toutes circonstances égales par ailleurs, la durée de l'investissement du capital monte et baisse. Mais autant l'on peut manifestement prouver ou vérifier par cette dernière proposition que la durée de l'investissement du capital est la seule circonstance dominant les rapports d'échange, autant peu peut-on inversement voir, dans le fait que des changements dans la grandeur de la dépense de travail laissent en somme des traces dans le mouvement des prix, une corroboration de la loi prétendue selon laquelle le seul travail domine les rapports d'échange.
TROISIÈME ARGUMENT
Cet argument n'est pas développé par Marx avec une netteté expresse, mais son matériau est en revanche tissé dans les développements qui ont pour objet l'élucidation de la « question proprement difficile », à savoir « comment se fait l'égalisation du taux de profit en taux général de profit » (III, 153 et suiv.).
Le noyau de l'argument se laisse dégager le plus brièvement de la manière suivante. Marx affirme — et doit affirmer — que « les taux de profit sont originellement très différents » (III, 136), et que leur égalisation en un taux général de profit ne peut être qu'« un résultat et non un point de départ » (III, 153). Cette thèse implique en outre la prétention qu'il existe certains états « originels » dans lesquels la « transformation des valeurs en prix de production » menant à l'égalisation des taux de profit ne s'est pas encore accomplie, et qui se trouvent donc encore sous la domination pleine et littérale de la loi de la valeur. On revendique donc pour celle-ci un certain domaine de validité parfaitement soumis à elle.
Voyons de plus près quels domaines cela doit être, et quelles preuves Marx apporte que les rapports d'échange y sont réellement normés uniquement par le travail incorporé dans les marchandises.
Selon Marx, l'égalisation des taux de profit est liée à deux conditions : premièrement, qu'un mode de production capitaliste règne déjà effectivement (III. 154), et deuxièmement, que la concurrence exerce efficacement son activité nivelatrice (III. 136, 151, 159, 175/76). C'est donc en bonne logique que nous devrons chercher les « états originels » placés sous le pur régime de la loi de la valeur là où l'une ou l'autre de ces deux conditions (ou naturellement les deux à la fois) fait défaut.
Sur le premier cas, Marx s'est lui-même exprimé en détail. Il fait des processus se déroulant dans un état de société où l'on ne produit pas encore de manière capitaliste, mais « où les moyens de production appartiennent au travailleur », l'objet d'une description circonstanciée, qui montre en effet les prix des marchandises à ce stade comme exclusivement régis par leurs valeurs. Afin de permettre au lecteur de porter un jugement impartial sur la force probante que recèle cette description, je dois la reproduire dans toute sa teneur.
« Le punctum saliens ressortira le mieux, le plus souvent, si nous saisissons la chose ainsi : Supposons que les travailleurs eux-mêmes soient en possession de leurs moyens de production respectifs et échangent entre eux leurs marchandises. Ces marchandises ne seraient alors pas des produits du capital. Selon la nature technique de leurs travaux, la valeur des moyens et matières de travail employés dans les diverses branches de travail serait différente ; de même, abstraction faite de la valeur inégale des moyens de production employés, des masses différentes de ceux-ci seraient requises pour une masse de travail donnée, selon qu'une certaine marchandise peut être achevée en une heure, une autre seulement en une journée, etc. Supposons en outre que ces travailleurs travaillent en moyenne le même temps, compte tenu des compensations résultant de l'intensité différente, etc., du travail. Deux travailleurs auraient alors tous deux, dans les marchandises qui constituent le produit de leur journée de travail, premièrement remplacé leurs dépenses, les prix de revient des moyens de production consommés. Ceux-ci seraient différents selon la nature technique de leurs branches de travail. Tous deux auraient, deuxièmement, créé une valeur nouvelle égale, à savoir la journée de travail ajoutée aux moyens de production. Cela inclurait leur salaire plus la plus-value, le surtravail au-delà de leurs besoins nécessaires, mais dont le résultat leur appartiendrait à eux-mêmes. Si nous nous exprimons de manière capitaliste, tous deux reçoivent alors le même salaire plus le même profit, mais aussi la valeur exprimée par exemple dans le produit d'une journée de travail de dix heures. Mais, premièrement, les valeurs de leurs marchandises seraient différentes. Dans la marchandise I, par exemple, serait contenue une part de valeur plus grande pour les moyens de production employés que dans la marchandise II. Les taux de profit seraient aussi très différents pour I et II, si nous appelons ici taux de profit le rapport de la plus-value à la valeur totale des moyens de production avancés. Les moyens de subsistance que I et II consomment quotidiennement pendant la production, et qui tiennent lieu de salaire, formeront ici la partie des moyens de production avancés que nous appelons par ailleurs capital variable. Mais les plus-values seraient, pour un temps de travail égal, les mêmes pour I et II, ou, plus exactement encore : puisque I et II reçoivent chacun la valeur du produit d'une journée de travail, ils reçoivent, après déduction de la valeur des éléments « constants » avancés, des valeurs égales, dont une partie peut être considérée comme remplacement des moyens de subsistance consommés dans la production, l'autre comme plus-value excédentaire au-delà. Si I a davantage de dépenses, celles-ci sont remplacées par la part de valeur plus grande de sa marchandise qui remplace cette partie « constante », et il a donc aussi de nouveau à reconvertir une part plus grande de la valeur totale de son produit en les éléments matériels de cette partie constante, tandis que II, s'il encaisse moins à ce titre, a d'autant moins à reconvertir. La diversité des taux de profit serait donc, sous cette hypothèse, une circonstance indifférente, tout comme aujourd'hui c'est pour le travailleur salarié une circonstance indifférente que de savoir en quel taux de profit s'exprime le quantum de plus-value qu'on lui a extorqué, et tout comme dans le commerce international la diversité des taux de profit chez les différentes nations est, pour leur échange de marchandises, une circonstance indifférente. » (III. 154 et suiv.)
Et voici que Marx passe d'un seul coup du mode de discours hypothétique de la « supposition », avec ses « seraient » et ses « soient », à des conclusions tout à fait positives. « L'échange des marchandises à leurs valeurs ou approximativement à leurs valeurs requiert donc un stade bien inférieur à l'échange aux prix de production… » … et « il est donc tout à fait conforme aux faits de considérer les valeurs des marchandises non seulement théoriquement, mais aussi historiquement, comme le prius des prix de production. Cela vaut pour les états où les moyens de production appartiennent au travailleur, et cet état se rencontre aussi bien dans le monde ancien que dans le monde moderne, chez le paysan propriétaire foncier travaillant lui-même et chez l'artisan » (III. 155, 156).
Que devons-nous penser de ces développements ?
Avant tout, je prie le lecteur de se convaincre et de constater que la partie tenue sur le ton de la « supposition » contient certes une description menée de manière très conséquente sur ce à quoi devrait ressembler l'échange dans ces états de société primitifs si tout se passait selon la loi marxienne de la valeur, mais qu'elle ne contient pas non plus l'ombre d'une preuve, ni même d'une tentative de preuve, que, sous les conditions données, tout devrait se passer ainsi. Marx raconte, « suppose », affirme, mais il ne prouve par aucun mot. C'est donc un saut hardi, pour ne pas dire naïf, lorsque Marx, sur cette base, comme s'il avait heureusement mené à bien une véritable démonstration, proclame comme résultat acquis qu'il est « donc » tout à fait conforme aux faits de considérer les valeurs, historiquement aussi, comme le prius des prix de production. En réalité, il ne saurait être question que Marx ait, par sa « supposition », démontré l'existence historique d'un tel état ; il l'a simplement postulée, à partir de sa théorie, comme une hypothèse, sur la crédibilité de laquelle il doit naturellement nous être loisible de nous former un jugement motivé.
Or, contre cette crédibilité s'élèvent en réalité les plus sérieuses objections internes et externes. Elle est intrinsèquement improbable, et dans la mesure où il peut ici être question d'une épreuve par l'expérience, celle-ci aussi parle contre elle.
Elle est intrinsèquement tout à fait improbable. Elle exigerait en effet que le moment où les producteurs reçoivent la rémunération de leur activité leur soit chose parfaitement indifférente — et cela est économiquement et psychologiquement impossible. Rendons-nous-en compte en développant chiffres à l'appui l'exemple employé par Marx lui-même. Marx compare deux travailleurs I et II. Le travailleur I représente une branche de production qui requiert techniquement des moyens de production préparatoires, matières premières, outils, matières auxiliaires relativement nombreux et coûteux. Admettons, pour donner une forme chiffrée à l'exemple, que la fabrication des moyens de production préparatoires exige cinq années de travail, tandis que leur transformation en produits finis a lieu dans une sixième année de travail. Admettons en outre — ce qui n'est assurément pas contraire à l'esprit de l'hypothèse marxienne, laquelle veut précisément dépeindre un état tout à fait primitif et originel — que le travailleur I exécute lui-même les deux sortes de travaux, aussi bien la fabrication des moyens de production préparatoires que leur transformation en produits finis. Dans ces circonstances, il recevra manifestement de la vente du produit fini, laquelle ne peut avoir lieu pas plus tôt qu'à la fin de la sixième année de travail, la rémunération aussi du travail préparatoire des premières années ; ou, en d'autres termes, il devra attendre la rémunération du travail de la première année pendant cinq ans, celle de la deuxième année pendant quatre ans, celle de la troisième année pendant trois ans, etc., ou bien, en moyenne sur les six années de travail, il devra attendre la rémunération environ trois ans après le travail accompli. Le travailleur II en revanche, qui représente une branche de production requérant relativement peu de moyens de production préparatoires, achèvera peut-être tous les travaux préparatoires et de finition en un cycle d'un seul mois, et recevra donc presque immédiatement après l'accomplissement de son travail aussi la rémunération de celui-ci, tirée du produit de la vente de son produit.
L'hypothèse de Marx suppose maintenant que les prix des genres de marchandises I et II se fixent exactement en proportion des quantités de travail dépensées, de sorte que le produit de six années de travail dans le genre I ne se vend exactement qu'aussi cher que la somme des produits de six années de travail dans le genre II. Il s'ensuit en outre que, dans le genre I, le travailleur se contente, pour chaque année de travail, du paiement, retardé en moyenne de trois ans, du même montant que le travailleur du genre II reçoit sans aucun retard ; que par conséquent le retard temporel d'une réception de salaire est une circonstance qui ne joue absolument aucun rôle dans l'hypothèse marxienne et qui, en particulier, n'est pas en mesure d'exercer une quelconque influence sur la concurrence, sur l'occupation plus forte ou plus faible des diverses branches de production selon que, en raison de la longueur de leur période de production, elles imposent un temps d'attente plus court ou plus long.
Que cela soit vraisemblable, je laisse au lecteur le soin d'en juger. Marx reconnaît par ailleurs tout à fait justement que des circonstances accessoires particulières attachées au travail de telle ou telle branche de production — intensité, effort, désagrément particuliers d'un travail — se font imposer, par le jeu de la concurrence, une compensation dans le niveau du salaire. Un ajournement de plusieurs années de la rémunération du travail ne devrait-il pas être lui aussi une circonstance appelant compensation ? Et de plus : à supposer que tous les producteurs voulussent réellement aussi volontiers attendre leur salaire trois ans que pas du tout, peuvent-ils donc tous attendre ? Marx présuppose certes que « les travailleurs sont en possession de leurs moyens de production respectifs », mais il ne présuppose pas, et ne peut sans doute pas non plus présupposer, que chacun d'eux est en possession d'autant de moyens de production qu'il en faut pour exercer la branche de production qui, pour des raisons techniques, exige de disposer de la plus grande somme de moyens de production. Les diverses branches de production ne sont donc nullement également accessibles à tous les producteurs. Au contraire, les branches qui exigent la plus faible avance de moyens de production sont les plus généralement accessibles, celles à plus forte exigence de capital ne le sont que pour une minorité de plus en plus réduite. Cela ne doit-il avoir aucune influence sur le fait que l'offre, dans ces dernières branches, subit une certaine restriction, par laquelle le prix de leurs produits est finalement élevé au-dessus du niveau proportionnel de ces branches qui sont exploitées sans l'odieuse condition accessoire de l'attente et qui sont accessibles à un cercle bien plus large de concurrents ?
Qu'il y ait là une certaine improbabilité en jeu, Marx lui-même l'a senti. Il enregistre d'abord également, quoique sous une autre forme, que la mesure des prix uniquement en proportion de la quantité de travail conduit, dans une autre direction, à une disproportion. Il l'enregistre sous la forme — d'ailleurs également exacte — selon laquelle la « plus-value » que les travailleurs des deux branches de production obtiennent au-delà de leur besoin de subsistance représente, rapportée aux moyens de production avancés, des taux de profit inégaux. Naturellement la question se pose : pourquoi cette inégalité ne devrait-elle pas être polie par la concurrence, tout comme dans la société « capitaliste » ? Marx ressent la nécessité d'y répondre, et c'est aussi le seul ingrédient qui, à côté de simples affirmations, présente le caractère d'une tentative de fondation. Que répond-il donc ? L'essentiel serait que les deux travailleurs reçoivent, pour un temps de travail égal, des plus-values égales, ou, désigné plus exactement encore : qu'ils reçoivent, pour un temps de travail égal, « après déduction de la valeur des éléments constants avancés, des valeurs égales », et que, sous cette hypothèse, la diversité des taux de profit serait pour eux « une circonstance indifférente, tout comme aujourd'hui c'est pour le travailleur salarié une circonstance indifférente que de savoir en quel taux de profit s'exprime le quantum de plus-value qu'on lui a extorqué ».
Est-ce là une comparaison heureuse ? Si je ne reçois pas quelque chose, alors il peut certes m'être parfaitement indifférent que ce que je ne reçois pas constitue, rapporté au capital d'un tiers, un pourcentage élevé ou faible. Mais si je reçois fondamentalement quelque chose, comme le travailleur, dans l'hypothèse non capitaliste, est censé recevoir la plus-value en guise de profit, alors il ne m'est nullement indifférent de savoir selon quelle mesure ce profit doit être calculé et réparti. Ce peut être tout au plus une question ouverte de savoir si ce profit doit être calculé et réparti uniquement selon la mesure du travail fourni ou aussi selon la mesure des moyens de production avancés ; mais simplement « indifférent », cela ne l'est certainement pas pour les intéressés ; et si donc on affirme le fait quelque peu improbable que des taux de profit inégaux peuvent subsister durablement côte à côte sans être polis par la concurrence, on ne saurait certes motiver cela en disant que le niveau des taux de profit serait pour les intérêts des intéressés chose tout à fait indifférente.
Mais les travailleurs, dans l'hypothèse marxienne, sont-ils seulement traités en égaux en tant que travailleurs ? Ils reçoivent, pour un temps de travail égal, des valeurs et plus-values égales en guise de salaire, mais ils les reçoivent à des moments différents : l'un aussitôt après le travail accompli, l'autre doit attendre la rémunération des années durant. Est-ce là un traitement vraiment égal, ou bien ce processus n'implique-t-il pas plutôt une inégalité dans une circonstance accessoire de la rémunération, qui ne peut être indifférente aux travailleurs, à laquelle au contraire, comme le montre l'expérience, et à bon droit, ils sont fort sensibles ? Quel travailleur aujourd'hui serait-il indifférent de recevoir son salaire hebdomadaire le samedi soir, ou bien un an plus tard, ou bien trois ans plus tard ? Et de telles inégalités sensibles ne devraient pas être polies par la concurrence ? Voilà une improbabilité dont Marx nous est resté l'éclaircissement débiteur.
Son hypothèse n'est cependant pas seulement intrinsèquement improbable, mais aussi en contradiction avec les faits d'expérience. Du cas supposé dans sa pleine pureté typique, nous n'avons certes naturellement aucune expérience immédiate, puisqu'un état où le travail salarié n'apparaît absolument pas, et où chaque producteur est propriétaire indépendant de ses moyens de production, ne peut plus nulle part être observé dans sa pleine pureté. Mais on rencontre tout de même, « dans le monde moderne » aussi, des états et des rapports qui correspondent au moins approximativement à l'hypothèse marxienne. Ils se rencontrent, comme Marx lui-même le souligne (III. 156), « chez le paysan propriétaire foncier travaillant lui-même et chez l'artisan ». Selon l'hypothèse marxienne, on devrait donc pouvoir observer que la grandeur du revenu de ces personnes est parfaitement indépendante de la grandeur du capital qu'elles emploient dans leur production. Chacune devrait toucher le même montant de salaire et de plus-value, peu importe que le capital que représentent leurs moyens de production s'élève à 10 fl. ou à 10 000 fl. Mais je crois ne rencontrer chez aucun lecteur de doute lorsque j'affirme que, dans les milieux décrits, il existe certes rarement une comptabilité assez précise pour permettre de constater les rapports avec une exactitude chiffrée, mais que l'impression dominante ne confirmera certainement pas l'hypothèse marxienne, mais ira au contraire dans le sens que, dans l'ensemble, chez les branches d'activité et les personnes qui travaillent avec l'appui d'un capital considérable, on trouve aussi un revenu plus abondant que chez celles qui ne disposent de rien d'autre que des bras du producteur.
Cette épreuve des faits, défavorable à l'hypothèse marxienne, reçoit enfin une corroboration indirecte non négligeable du fait que, dans le second cas aussi — où, selon la théorie marxienne, une pure domination de la loi de la valeur devrait pouvoir s'observer, et qui est bien plus accessible à l'épreuve directe des faits —, on ne trouve en réalité aucune trace du cours des phénomènes prétendu par Marx.
Marx enseigne en effet, comme nous le savons, que dans une économie pleinement développée aussi, l'égalisation des taux de profit originellement différents ne se produit que par l'effet de la concurrence. « Si les marchandises sont vendues à leurs valeurs — écrit-il au plus circonstancié des passages en question5 —, alors naissent, comme on l'a exposé, des taux de profit très différents dans les diverses sphères de production, selon la composition organique différente des masses de capital qui y sont engagées. Mais le capital se retire d'une sphère à faible taux de profit et se jette sur l'autre, celle qui rapporte un profit plus élevé. Par cette émigration et immigration constante, en un mot par sa répartition entre les diverses sphères selon que le taux de profit y baisse ici, monte là, il produit un tel rapport de l'offre à la demande que le profit moyen devient le même dans les diverses sphères de production. »
En bonne logique, nous devrions maintenant nous attendre à ce que, partout où ce mode de concurrence des capitaux n'est pas, ou du moins pas encore, pleinement devenu effectif, la configuration originelle de la formation des prix et du profit affirmée par Marx se rencontre aussi dans sa pleine pureté, ou du moins approximativement. En d'autres termes, on devrait voir apparaître des traces factuelles de ce que, avant le nivellement des taux de profit, les branches de production au capital constant relativement le plus grand ont emporté et emportent le plus petit taux de profit, et les branches au capital constant le plus petit, le plus grand. Or de telles traces ne sont en réalité à trouver nulle part, ni dans le passé historique ni dans le présent. Cela a été récemment exposé de manière si convaincante par un savant par ailleurs au plus haut degré favorable à Marx, que je ne puis rien faire de mieux que de citer simplement les paroles de Werner Sombart.
« Jamais et au grand jamais le développement ne s'est accompli de la manière indiquée, et il ne s'accomplit pas non plus ainsi, ce qui devrait pourtant au moins être le cas pour chaque branche d'affaires nouvellement émergente. Si cette conception était juste, on devrait manifestement se représenter historiquement la progression du capitalisme de telle sorte qu'il aurait d'abord occupé la sphère à prédominance de travail vivant, donc de composition de capital inférieure à la moyenne (petit c, grand v), puis serait lentement passé à d'autres sphères au fur et à mesure que, par l'extension de la production dans ces premières sphères, les prix avaient baissé. Dans une sphère où les moyens de production l'emportent sur le travail vivant, il aurait, dépendant de la plus-value produite individuellement, naturellement réalisé à ses débuts un profit si minuscule que rien ne l'aurait incité à migrer vers cette sphère. Or la production capitaliste commence historiquement à se développer en partie précisément aussi dans des branches de production de cette dernière sorte : mines, etc. Le capital n'aurait eu aucune raison de passer de la sphère de la circulation, où il se sentait fort à l'aise, à la sphère de la production, sans perspective d'un « profit d'usage courant », lequel — il faut bien y songer — existait, avant toute production capitaliste, dans le profit commercial. Mais on peut aussi démontrer l'erreur de cette supposition par l'autre côté : si, dans les sphères à prédominance de travail vivant, aux débuts de la production capitaliste, on faisait des profits exorbitants, cela présupposerait que le capital ait employé d'un seul coup le cercle de producteurs concerné, jusque-là indépendant, comme travailleurs salariés, c'est-à-dire disons à la moitié du taux de gain qu'ils avaient auparavant perçu, et empoché entièrement la différence, les prix des marchandises correspondant d'abord aux valeurs. Ce qui serait en outre une représentation tout à fait irréaliste : la production capitaliste a commencé avec des existences déclassées, dans des branches de production en partie tout à fait nouvellement créées, et est certainement partie d'emblée, pour la fixation des prix, de l'avance de capital » (Werner Sombart).
« Mais de même que la supposition d'un rattachement empirique du taux de profit au taux de plus-value est fausse historiquement, c'est-à-dire pour les débuts du capitalisme, de même, et plus encore, pour les états du mode de production capitaliste développé. Qu'aujourd'hui s'ouvre une entreprise à composition de capital si élevée ou si basse soit-elle : la fixation des prix de ses produits et le calcul (ainsi que la réalisation) du profit s'opèrent exclusivement sur la base de l'avance de capital. »
« Si, à toute époque, autrefois comme aujourd'hui, des capitaux migrent effectivement et sans cesse d'une sphère de production à l'autre, cela a certainement sa raison principale dans l'inégalité des taux de profit. Mais cette inégalité ne provient assurément pas de la composition organique des capitaux, mais de quelques causes de la concurrence. Les branches de production qui prospèrent encore le mieux aujourd'hui sont en partie précisément celles à composition de capital très élevée, comme les mines, les fabriques de produits chimiques, les brasseries, les minoteries à vapeur, etc. Sont-ce là des domaines dont des capitaux se sont retirés, ont émigré, jusqu'à ce que la production fût restreinte en conséquence et que les prix montassent ? »6
Ces exposés offriraient la matière de mainte application utile se retournant contre la théorie marxienne. Je n'en tire provisoirement qu'une seule, qui a un rapport immédiat avec l'argument auquel notre examen se tient justement : la loi de la valeur, qui, de l'aveu général, doit, dans l'économie nationale soumise à la pleine concurrence, céder sa domination prétendue aux prix de production, n'a jamais exercé non plus de domination réelle dans les états originels, et n'a pu en exercer.
Nous avons ainsi vu échouer, l'une après l'autre, trois prétentions affirmant l'existence de certains domaines de domination réservés où la loi de la valeur serait censée parvenir à une validité immédiate : l'application de la loi de la valeur à la somme de toutes les marchandises et de tous les prix des marchandises, au lieu de leurs rapports d'échange individuels (premier argument), s'est révélée tout simplement un non-sens conceptuel ; le mouvement des prix (deuxième argument) n'obéit en réalité pas à la loi de la valeur prétendue ; et celle-ci n'exerce pas davantage de domination réelle dans les états « originels » (troisième argument). Il ne reste maintenant plus qu'une possibilité : la loi de la valeur, qui ne se montre nulle part dans une validité réelle et immédiate, exerce-t-elle peut-être du moins une domination indirecte, une sorte de suzeraineté ?
Marx ne manque pas d'affirmer cela aussi. C'est la matière du quatrième argument, dont l'examen doit désormais nous occuper.
QUATRIÈME ARGUMENT
Cet argument est souvent indiqué par Marx de façon lapidaire, mais, autant que je voie, expliqué plus précisément en un seul passage. Il revient pour l'essentiel à dire que les « prix de production » qui dominent la formation effective des prix se trouvent à leur tour sous l'influence de la loi de la valeur, et que celle-ci, par le moyen des prix de production, domine donc les rapports d'échange effectifs. Les valeurs « se tiennent derrière les prix de production » et « les déterminent en dernière instance » (III. 188) ; les prix de production ne sont, comme Marx s'exprime souvent, que des « valeurs transformées » ou des « formes transformées de la valeur » (III. 142, 147, 152 et plus souvent). La nature et la mesure de l'influence que la loi de la valeur exerce sur les prix de production trouvent cependant leur explication précise en un passage des p. 158 et 159. « Le profit moyen, qui détermine le mode de production, doit toujours être approximativement égal au quantum de plus-value qui échoit à un capital donné comme partie aliquote du capital social total. Or, puisque la valeur totale des marchandises règle la plus-value totale, et celle-ci le niveau du profit moyen et donc du taux de profit général — comme loi générale ou comme ce qui domine les oscillations —, la loi de la valeur règle les prix de production. »
Suivons ce cheminement de pensée pas à pas, en l'examinant. Le profit moyen, dit Marx au début, détermine les prix de production. Cela est juste au sens de la doctrine marxienne, mais non complet. Rendons le rapport tout à fait clair.
Le prix de production d'une marchandise se compose d'abord du « prix de revient » des moyens de production pour l'entrepreneur et du profit moyen qu'il tire du capital avancé. Le prix de revient des moyens de production se compose à son tour de deux éléments : de la dépense en capital variable, c'est-à-dire des salaires directement payés, et de la dépense en capital constant consommé ou usé, matières premières, machines et autres. Comme Marx l'explique en outre fort justement aux pages 138 sq., 144 et 186, dans une société où les valeurs se sont déjà transformées en prix de production, le prix d'acquisition ou de revient de ces moyens de production matériels ne correspond pas non plus à leur valeur, mais à la somme des dépenses que les producteurs de ces moyens de production ont eux-mêmes consacrées à des salaires et à des moyens auxiliaires matériels, plus le profit moyen tiré de ces dépenses. Si l'on poursuit cette analyse, on parvient, tout comme pour le natural price d'Adam Smith — auquel Marx identifie d'ailleurs expressément son prix de production (III. 178) —, finalement à la résolution du prix de production en deux composantes ou déterminants : en la somme de tous les salaires payés au cours des différents stades de production, lesquels constituent ensemble le véritable prix de revient de la marchandise7, et en la somme de tous les profits calculés à partir de ces dépenses salariales pro rata temporis, et précisément calculés d'après le taux de profit moyen.
Le profit moyen qui s'accumule lors de la production d'une marchandise constitue donc bien un facteur déterminant du prix de production de la marchandise en question. Du second facteur déterminant, la somme salariale payée, Marx ne parle pas davantage à cet endroit. Mais comme, ainsi qu'on l'a mentionné, il dit en un autre endroit, de manière toute générale, que « les valeurs se tiennent derrière les prix de production » et que « la loi de la valeur détermine ceux-ci en dernière instance », nous devons, pour ne laisser aucune lacune, inclure également ce second facteur dans notre examen et, par conséquent, voir si et dans quelle mesure on peut affirmer de lui qu'il est déterminé par la loi de la valeur.
La somme des salaires payés est manifestement un produit de la quantité de travail dépensée multipliée par le montant du taux de salaire. Or, puisque, selon la loi de la valeur, les rapports d'échange doivent être déterminés exclusivement par la quantité de travail dépensée, et que Marx dénie à plusieurs reprises, avec la plus grande insistance, au montant du salaire toute influence sur la valeur des marchandises,8 il est tout aussi manifeste que, des deux composantes du facteur « dépense salariale », une seule, la quantité de travail dépensée, s'accorde avec la loi de la valeur, tandis que dans la seconde composante, le montant du salaire, un facteur déterminant étranger à la loi de la valeur s'introduit parmi les facteurs déterminants des prix de production.
Que la nature et la mesure du mode d'action de ce moment soient encore illustrées, pour couper court à tout malentendu, par un exemple chiffré simple.
Prenons trois marchandises A, B et C, qui représentent initialement le même prix de production de 100 marks chacune, mais avec une composition typique différente des éléments de coût. Supposons en outre que le salaire de travail pour une journée soit initialement de 5 marks, que le taux de plus-value ou le degré d'exploitation soit de 100 %, de sorte que, sur la valeur totale des marchandises de 300 marks, 150 marks reviennent aux salaires et les 150 autres marks à la plus-value ; que le capital total (appliqué aux trois marchandises dans des proportions inégales) soit de 1500 marks, et donc les profits moyens de 10 %. À cette hypothèse correspond la représentation tabulaire suivante :
Tableau 3
| Marchandise | Journées de travail dépensées | Salaires de travail dépensés | Capital appliqué | Profit moyen échéant | Prix de production |
|---|---|---|---|---|---|
| A | 10 | 50 | 500 | 50 | 100 |
| B | 6 | 30 | 700 | 70 | 100 |
| C | 14 | 70 | 300 | 30 | 100 |
| Somme | 30 | 150 | 1500 | 150 | 300 |
Supposons maintenant une augmentation du salaire de travail de 5 à 6 marks. Celle-ci, les autres circonstances restant inchangées, ne peut, selon Marx, se faire qu'aux dépens de la plus-value.9 Du produit total resté identique de 300 marks reviendront donc — avec une diminution du degré d'exploitation — 180 marks aux salaires de travail et 120 marks seulement à la plus-value, ce qui fait tomber le taux de profit moyen pour le capital employé de 1500 marks à 8 %. Les déplacements ainsi induits dans la composition des éléments du capital et dans les prix de production sont montrés par le tableau suivant.
Tableau 4
| Marchandise | Journées de travail dépensées | Salaires de travail dépensés | Capital appliqué | Profit moyen échéant | Prix de production |
|---|---|---|---|---|---|
| A | 10 | 60 | 500 | 40 | 100 |
| B | 6 | 36 | 700 | 56 | 92 |
| C | 14 | 84 | 300 | 24 | 108 |
| Somme | 30 | 180 | 1500 | 120 | 300 |
Il apparaît ainsi que l'augmentation des salaires de travail, la quantité de travail restant inchangée, a entraîné un déplacement sensible des prix de production et des rapports d'échange initialement égaux. Ce déplacement est en partie, mais visiblement pas entièrement, imputable à la modification simultanée et nécessaire du taux de profit moyen affecté par la réduction de la plus-value due à la hausse du salaire. Certainement pas entièrement, dis-je, car par exemple le prix de production de la marchandise C, malgré la baisse du montant de profit qui y est compris, a augmenté ; cette modification de prix ne peut donc certainement pas avoir été provoquée par la seule modification du profit. Je ne souligne cette chose — d'ailleurs évidente — que pour mettre hors de doute que nous avons affaire, dans le montant du salaire, à un facteur de détermination des prix dont l'efficacité ne s'épuise pas dans l'influence sur le montant du profit, mais qui exerce bien plutôt aussi une influence propre et directe, et que nous avions par conséquent en effet motif à soumettre à un examen autonome ce maillon des facteurs de détermination des prix que Marx avait sauté à l'endroit cité plus haut. Je me réserve pour plus tard de résumer les résultats finaux de cet examen. Suivons pour l'instant, en l'examinant pas à pas, l'exposé que Marx donne de la manière dont le second facteur déterminant des prix de production, le profit moyen, doit être régulé par la loi de la valeur.
des marchandises ;10 la valeur totale des marchandises détermine la plus-value totale qui y est contenue ; celle-ci règle, répartie sur le capital social total, le taux de profit moyen ; celui-ci, appliqué au capital employé à la production d'une marchandise particulière, donne le profit moyen concret, qui entre enfin comme élément dans le prix de production de la marchandise en question. De cette manière, le facteur placé au début de cette série, la « loi de la valeur », « régule » le maillon final, les prix de production.
Accompagnons cette chaîne logique de nos remarques.
Il faut d'abord remarquer et constater que Marx n'affirme nullement un lien entre le profit moyen qui entre dans le prix de production des marchandises et la valeur incorporée, en vertu de la loi de la valeur, dans des marchandises particulières déterminées. Il souligne au contraire avec insistance, en de nombreux endroits, que le quantum de plus-value qui entre dans le prix de production d'une marchandise est indépendant de, voire fondamentalement différent de, la « plus-value réellement produite dans la sphère de production particulière » (III. 146 ; de même III. 144 et souvent). Il ne rattache donc nullement l'influence attribuée à la loi de la valeur à la fonction caractéristique de la loi de la valeur, en vertu de laquelle celle-ci norme les rapports d'échange des marchandises particulières, mais uniquement à une prétendue autre fonction sur le caractère hautement problématique de laquelle nous nous sommes déjà forgé notre jugement plus tôt : à savoir la détermination de la valeur totale de toutes les marchandises prises ensemble. Dans cette application, la loi de la valeur est, comme nous nous en sommes convaincus, simplement vide de contenu. Si l'on rapporte, comme le fait pourtant aussi Marx, le concept et la loi de la valeur aux rapports d'échange des biens,11 il n'a aucun sens d'appliquer le concept et la loi à un tout qui, comme tel, ne peut jamais entrer dans ces rapports : pour l'échange — qui n'a pas lieu — de ce tout, il n'existe naturellement ni étalon ni facteur déterminant, et il ne peut par conséquent pas y avoir non plus de contenu pour une « loi de la valeur ». Mais si la loi de la valeur n'a en réalité aucune influence réelle sur une chimérique « valeur totale de toutes les marchandises prises ensemble », une telle influence ne peut naturellement pas non plus être transmise plus loin à d'autres rapports, et toute la chaîne aux multiples maillons que Marx s'est efforcé de nouer plus avant avec une logique extérieurement soignée pend par conséquent en l'air.
Mais faisons entièrement abstraction de ce premier défaut fondamental, et examinons les autres maillons de la chaîne, indépendamment de lui, quant à leur propre solidité. Admettons donc que la valeur totale des marchandises soit réellement une grandeur réelle et, qui plus est, déterminée par la loi de la valeur : le deuxième maillon affirme alors que cette valeur totale des marchandises règle la plus-value totale. Cela est-il exact ?
La plus-value ne représente sans nul doute pas une quote-part fixe ou invariable du produit national total, mais résulte de la différence entre la « valeur totale » du produit national et le montant du salaire qui est payé aux ouvriers. Cette valeur totale ne règle donc en tout cas pas à elle seule déjà la grandeur de la plus-value totale, mais peut tout au plus fournir un facteur déterminant de sa grandeur, à côté duquel vient, comme second facteur déterminant étranger, le montant du salaire de travail. Mais celui-ci n'obéit-il peut-être pas, lui aussi, à la loi marxienne de la valeur ?
Dans le premier tome, Marx l'avait encore affirmé sans condition. « La valeur de la force de travail », écrit-il à la page 155, « tout comme celle de toute autre marchandise, est déterminée par le temps de travail nécessaire à la production, donc aussi à la reproduction de cet article spécifique. » Et à la page suivante, précisant davantage cette proposition, il poursuit : « Pour sa conservation, l'individu vivant a besoin d'une certaine somme de moyens de subsistance. Le temps de travail nécessaire à la production de la force de travail se résout donc dans le temps de travail nécessaire à la production de ces moyens de subsistance, ou bien la valeur de la force de travail est la valeur des moyens de subsistance nécessaires à la conservation de son possesseur. » Dans le troisième tome, Marx est cependant contraint de relâcher considérablement la rigueur de cette affirmation. Il attire en effet l'attention, à la page 186 du troisième tome, à juste titre, sur la possibilité que les moyens de subsistance nécessaires des ouvriers puissent eux aussi se vendre à des prix de production qui s'écartent du temps de travail nécessaire. Dans ce cas, enseigne Marx, la partie variable du capital, elle aussi (c'est-à-dire les salaires payés), peut « s'écarter de sa valeur ». En d'autres termes : le salaire de travail, lui aussi (tout à fait indépendamment de simples oscillations temporaires), peut s'écarter durablement du taux qui correspondrait à la quantité de travail incorporée dans les moyens de subsistance nécessaires, ou à l'exigence stricte de la loi de la valeur. Ainsi, dès la détermination de la plus-value totale, prend part au moins un facteur déterminant étranger à la loi de la valeur.
Le facteur ainsi déterminé, la plus-value totale, « règle » selon Marx le taux de profit moyen. Mais manifestement, là encore, seulement de telle manière que la plus-value totale fournisse l'un des facteurs déterminants, tandis que, comme second facteur déterminant tout à fait indépendant de celui-ci ainsi que de la loi de la valeur, agit la grandeur du capital existant dans la société. Si, comme dans le tableau ci-dessus, avec une plus-value de 100 %, la plus-value totale est de 150 marks, alors le taux de profit s'élève à 10 %, lorsque et parce que le capital total employé dans toutes les branches de production est de 1.500 marks ; il ne s'élèverait manifestement, la plus-value totale demeurant tout à fait identique, qu'à 5 % si le capital total qui y participe s'élevait à 3.000 marks, et à 20 % pleins si le capital total ne représentait que 750 marks. Un facteur déterminant tout à fait étranger à la loi de la valeur entre donc manifestement de nouveau dans la chaîne des influences.
Le taux de profit moyen, devons-nous conclure plus avant, règle la grandeur du profit moyen concret qui s'accumule lors de la production d'une marchandise déterminée. Cela n'est de nouveau exact qu'avec la même restriction que pour les maillons précédents. À savoir : la somme du profit moyen qui s'accumule pour une marchandise déterminée est le produit de deux facteurs : la grandeur du capital avancé multipliée par le taux de profit moyen. Or la grandeur du capital à avancer aux différents stades se détermine à son tour selon deux facteurs : à savoir selon la quantité de travail à rémunérer (un facteur qui, il est vrai, n'est pas en disharmonie avec la loi marxienne de la valeur), mais aussi selon le montant du salaire à acquitter, et chez ce facteur entre en jeu, comme nous venons de nous en convaincre, un facteur étranger à la loi de la valeur.
Avec le maillon suivant, nous ramenons de nouveau au commencement. Le profit moyen déterminé selon le maillon 4 doit régler le prix de production de la marchandise. Cela est exact, avec la correction avancée au commencement selon laquelle le profit moyen n'est qu'un facteur déterminant les prix, à côté de la dépense salariale, dans laquelle, ainsi qu'on l'a exposé à plusieurs reprises, un élément étranger à la loi marxienne de la valeur agit comme codéterminant.
Résumons. Quel a été le thème à démontrer que Marx a entrepris d'établir ? Il était le suivant : « La loi de la valeur régule les prix de production », ou, selon une autre formulation, « les valeurs déterminent en dernière instance les prix de production ». Ou bien, si nous insérons dans la formule le contenu de la valeur et de la loi de la valeur, tel que Marx l'avait déterminé dans le premier tome, alors l'affirmation devient : les prix de production sont régis « en dernière instance » par le principe selon lequel la quantité de travail est l'unique circonstance qui sous-tend le rapport d'échange des marchandises.
Et que montre la vérification des maillons particuliers du raisonnement démonstratif ? Elle montre que le prix de production se compose d'abord de deux composantes. L'une, la dépense salariale, est le produit de deux facteurs, dont l'un, la quantité de travail, est homogène à la substance de la valeur marxienne, le second, le montant du salaire, ne l'est pas. Quant à la seconde composante, la somme de profit moyen qui s'accumule, Marx lui-même n'a pu en affirmer un lien avec la loi de la valeur qu'au moyen d'une luxation violente de cette loi, en lui attribuant une efficacité dans un domaine où il n'existe pas du tout de rapports d'échange. Mais même abstraction faite de cela, le facteur « valeur totale des marchandises », que Marx veut encore dériver de la loi de la valeur, devait en tout cas partager la détermination du maillon suivant, la plus-value totale, avec un facteur « montant du salaire de travail » déjà non plus homogène à la loi de la valeur ; la « plus-value totale » devait partager avec un élément parfaitement étranger, la masse du capital social, la détermination du taux de profit moyen, et celui-ci enfin, avec l'élément partiellement étranger qu'est la dépense salariale, la détermination de la somme de profit qui s'accumule. Le facteur « valeur totale de toutes les marchandises », crédité avec une légitimité très problématique à la loi marxienne de la valeur, n'agit par conséquent qu'après une triple dilution homéopathique de son influence, et naturellement aussi avec une part correspondamment faible à cette dilution dans la détermination du profit moyen et, plus avant, des prix de production. Une description sobre des faits devrait donc être ainsi formulée : la quantité de travail, qui selon la loi marxienne de la valeur doit régir pleinement et exclusivement les rapports d'échange des marchandises, se révèle en fait n'être qu'un facteur déterminant des prix de production parmi d'autres facteurs déterminants. Elle a une influence forte et assez immédiate sur l'une des composantes des prix de production, qui consiste dans la dépense salariale, une influence bien plus lointaine, plus faible et pour la plus grande part12 même problématique sur la seconde composante, le profit moyen.
Je demande à présent : ces faits contiennent-ils une confirmation ou une réfutation de la prétention selon laquelle, en dernière instance, c'est tout de même la loi de la valeur qui détermine les prix de production ? — Je crois que la réponse ne peut être douteuse un seul instant : la loi de la valeur prétend que la quantité de travail détermine seule les rapports d'échange, les faits impliquent que ce n'est pas la quantité de travail ou ses facteurs homogènes qui déterminent seuls les rapports d'échange. Ces deux propositions se rapportent l'une à l'autre comme oui et non, comme affirmation et contradiction. Celui qui reconnaît la seconde proposition — et la théorie de Marx sur les prix de production contient cette reconnaissance — renie en fait la première. Et si Marx a réellement cru qu'il ne s'était pas contredit lui-même ainsi que sa première proposition, c'est qu'il s'est laissé abuser par une grossière confusion. Il n'aurait alors pas vu que ce sont tout de même deux choses bien différentes que de savoir si un facteur quelconque invoqué dans une loi exerce une espèce quelconque d'influence à un degré quelconque, ou si la loi elle-même exerce sa domination.
L'exemple le plus trivial sera peut-être le meilleur dans une affaire aussi tangible. On parle de l'effet des canons sur les cuirasses de navires, et quelqu'un avance l'affirmation que le degré de l'effet destructeur du tir dépend uniquement et exclusivement de la grosseur de la charge de poudre employée. On le prend à partie et on lui démontre, à l'aide de l'expérience effective et avec son propre assentiment progressif, que pour l'effet du tir importent non seulement la quantité de poudre chargée, mais aussi sa puissance, et de plus encore la construction, la longueur et autres caractéristiques du tube du canon, puis la forme et la dureté du projectile, ensuite la distance de l'objet et, enfin, non des moindres, l'épaisseur et la solidité des plaques de blindage. Et alors, une fois tout cela concédé pas à pas, notre homme dirait qu'il a donc tout de même raison avec son affirmation initiale ; car, comme cela s'est montré, le facteur qu'il a invoqué, la quantité de poudre, exerce bien une influence déterminante sur l'effet du tir, ce qui se prouve entre autres par le fait que, les autres circonstances étant égales, l'effet du tir s'accroît avec la puissance de la charge de poudre et inversement !
Marx ne fait pas autrement. Il pérore d'abord avec la plus grande insistance imaginable que rien d'autre ne peut sous-tendre les rapports d'échange de la marchandise que la seule et unique quantité de travail ; il polémique de la manière la plus acérée contre les économistes qui, outre la quantité de travail — dont personne ne nie l'influence sur la valeur d'échange des biens reproductibles à volonté —, reconnaissent encore d'autres facteurs déterminants de la valeur et du prix ; il édifie, sur la position exclusive de la quantité de travail comme unique facteur déterminant des rapports d'échange, deux tomes durant, les conclusions théoriques et pratiques les plus importantes, sa théorie de la plus-value et son anathème contre l'organisation sociale capitaliste — pour développer, dans le troisième tome, une théorie des prix de production qui reconnaît matériellement l'influence d'autres facteurs déterminants encore. Mais au lieu d'analyser pleinement ces autres facteurs déterminants, il pose toujours seulement, d'un geste triomphant, le doigt sur les points où son idole, la quantité de travail, exerce, encore à présent, réellement ou à son avis, une influence : sur la modification des prix lorsque la quantité de travail se modifie, sur l'influence exercée sur le taux de profit moyen par la « valeur totale », et autres. Sur l'influence coordonnée de facteurs déterminants étrangers, comme sur l'influence exercée sur le taux de profit par la grandeur du capital social, sur la modification des prix par le changement de la composition organique des capitaux ou par le changement du montant du salaire, il garde le silence dans ce contexte. Les développements où il reconnaît ces influences ne manquent pas dans son œuvre. L'influence du montant du salaire sur les prix est par exemple correctement développée aux pages 179 sq., puis 186, l'influence de la grandeur du capital social sur le montant du taux de profit moyen aux pages 145, 184, 191 sq., 197 sq., 203 et souvent, l'influence de la composition organique des capitaux sur les prix de production aux pages 142 sq. Mais, de manière caractéristique, Marx, aux endroits consacrés à l'apologie de la loi de la valeur, glisse sans un mot sur ces influences d'une autre nature, ne souligne qu'unilatéralement la part de la quantité de travail, pour tirer de la prémisse exacte et contestée par personne — que le facteur quantité de travail intervient comme codéterminant en plusieurs points dans la formation des prix de production — la conclusion tout à fait injustifiée que, malgré tout, « en dernière instance », c'est la loi de la valeur, laquelle énonce la domination exclusive du travail, qui détermine les prix de production ! Cela signifie se soustraire à l'aveu de la contradiction, mais certainement pas éviter la contradiction elle-même !
L'ERREUR DANS LE SYSTÈME MARXIEN ; SON ORIGINE ET SES RAMIFICATIONS
La démonstration qu'un auteur s'est contredit lui-même peut être une étape nécessaire, mais ne doit jamais être le but final d'une critique objective et féconde. Ce n'est qu'un degré comparativement pauvre de la connaissance critique que de savoir qu'un système recèle une faute, qui pourrait après tout, pour ce que l'on sait, n'être aussi qu'une faute fortuite et personnelle de l'auteur. Un véritable dépassement d'un système solidement construit n'est possible qu'à condition de réussir à démontrer avec une précision absolue le point par lequel l'erreur s'est introduite dans le système, et les voies par lesquelles elle s'y est propagée et ramifiée. Il faut comprendre le point de départ, le développement et la catastrophe de l'erreur, qui culmine dans la contradiction interne, aussi bien et — j'aurais presque envie de dire : même en tant qu'adversaire — avec autant de sympathie qu'on s'efforce, à l'inverse, de comprendre les enchaînements d'un système auquel on s'adonne.
Des circonstances singulièrement aiguës ont fait que, dans le cas de Marx, la question de la contradiction interne a acquis une importance bien plus grande que celle qui lui revient d'ordinaire, et c'est en conséquence que j'ai, moi aussi, consacré à cette question une large place. Mais c'est précisément face à un penseur aussi considérable et aussi influent que nous pouvons d'autant moins nous soustraire à la seconde partie de la tâche critique, qui, à mon avis, est aussi dans ce cas objectivement plus féconde encore et plus instructive.
Commençons par une question qui nous conduit aussitôt à l'essentiel : par quelle voie Marx est-il parvenu à la proposition fondamentale théorique de sa doctrine, à la proposition selon laquelle toute valeur repose uniquement et exclusivement sur des quantités de travail incorporées ?
Que cette proposition ne soit pas en quelque sorte un axiome évident et n'ayant donc nullement besoin de preuve, cela est hors de doute. Valeur et peine ne sont nullement, comme je l'ai déjà exposé une fois en un autre endroit, deux concepts si solidaires que l'on dût être immédiatement saisi par l'intuition que la peine est le fondement de la valeur. « Que je me sois donné du mal pour une chose est un fait ; que la chose vaille aussi la peine en est un second, distinct du premier ; et que ces deux faits n'aillent pas toujours de pair, l'expérience le confirme bien trop sûrement pour qu'un doute quelconque soit possible à ce sujet. Chacune des innombrables peines infructueuses qui, quotidiennement, par maladresse technique ou par spéculation manquée ou simplement par malchance, sont gaspillées en vue d'un résultat sans valeur, en témoigne. Mais non moins aussi chacun des nombreux cas où peu de peine est récompensée par une haute valeur. »²³
Si donc, malgré tout, on affirme pour un domaine quelconque une concordance nécessaire et conforme à une loi des deux grandeurs, on doit rendre compte à soi-même et à ses lecteurs de raisons quelconques susceptibles d'étayer une telle affirmation.
Marx avance désormais lui aussi une justification dans son système. Je crois cependant pouvoir démontrer que la voie de justification empruntée était d'emblée artificielle et ne correspondait pas à la nature du problème ; qu'en outre la justification présentée dans le système n'était manifestement pas celle par laquelle Marx lui-même était parvenu à sa conviction, mais qu'elle fut imaginée après coup comme un soutien artificiellement apprêté pour une opinion préconçue puisée à d'autres impressions ; qu'enfin – et c'est là le plus décisif – la démonstration est truffée d'une accumulation des fautes logiques et méthodiques les plus évidentes, qui la privent de toute force probante.
Examinons cela de plus près.
La thèse fondamentale que Marx propose à la croyance de ses lecteurs est que la valeur d'échange des marchandises – car son analyse vise celle-ci seulement, et non la valeur d'usage – trouve son fondement et sa mesure dans les quantités de travail incorporées aux marchandises.
Or, tant les valeurs d'échange, ou plutôt les prix des marchandises, que les quantités de travail nécessaires à leur reproduction sont des grandeurs qui se manifestent extérieurement et qui se prêtent, dans l'ensemble, fort bien à une constatation par l'expérience. Il aurait donc été manifestement le plus naturel pour Marx, afin de se convaincre d'une proposition dont la justesse ou l'inexactitude doit s'imprimer dans les faits de l'expérience, d'en appeler à l'expérience, autrement dit : pour sa thèse accessible à une preuve purement empirique, d'apporter aussi une preuve purement empirique. Or Marx ne le fait pas. On ne peut même pas dire qu'il soit passé à côté de cette source de connaissance et de preuve, possible et assurément appropriée, par inattention. Mais, comme le montrent les développements de son troisième volume, il sait fort bien quelle est la nature des faits empiriques et qu'ils sont contraires à sa thèse. Il sait que les prix des marchandises ne se fixent pas en proportion de la quantité de travail incorporée, mais en proportion de l'ensemble des coûts de production, qui englobent encore d'autres éléments. Il s'est donc dérobé à l'épreuve la plus naturelle de sa thèse, assurément non par hasard, mais dans la claire conscience que cette voie ne permettrait pas d'obtenir un résultat favorable à sa thèse.
Or il existe encore une seconde voie de preuve et de conviction, elle aussi parfaitement conforme à la nature de pareilles thèses, à savoir la voie psychologique. On peut en effet – à l'aide d'un mélange d'induction et de déduction très usuel dans notre science – rechercher les mobiles qui guident les gens, d'une part dans l'accomplissement des opérations d'échange et la fixation des prix d'échange, d'autre part dans leur participation à la production, et l'on peut, à partir de la nature de ces mobiles, tirer des conclusions sur une manière typique d'agir des gens, ce dont pourrait notamment ressortir, le cas échéant, un rapport entre les prix régulièrement demandés et accordés et la quantité de travail requise pour produire les marchandises. Cette méthode a précisément été appliquée souvent et avec le meilleur succès à des questions semblables – la justification habituelle de la loi de l'offre et de la demande, de la loi des coûts de production, l'explication de la rente foncière, etc. reposent sur elle – et Marx lui-même s'en est servi, du moins de façon grossière, assez fréquemment. Mais c'est justement pour sa thèse fondamentale qu'il l'évite à nouveau. Bien que le rapport extérieur affirmé entre valeurs d'échange et quantités de travail ne pût manifestement trouver sa pleine intelligence que par la mise au jour des chaînons psychologiques intermédiaires qui relient les deux, il renonce à exposer ces enchaînements internes ; il déclare même à l'occasion que « l'analyse plus profonde » des « deux forces motrices sociales » que sont « la demande et l'offre », qui conduirait précisément à cet enchaînement interne, « n'a pas sa place ici » (III. 169), le « ici » ne se rapportant d'abord qu'à une digression sur l'influence de la demande et de l'offre sur la formation des prix, mais s'étendant en fait et en pratique, pour autant qu'il s'agisse d'une analyse véritablement « profonde » et approfondie, à l'ensemble du système marxiste et en particulier aussi à la fondation de sa pensée maîtresse la plus importante.
Or, ici encore, il y a quelque chose de singulier à remarquer. Marx ne passe pas non plus à côté de cette seconde méthode d'investigation possible et naturelle avec une inattention candide. Il s'y dérobe bien plutôt une fois de plus de propos délibéré et en pleine conscience du résultat qu'elle apporterait et du fait que celui-ci ne serait pas favorable à sa thèse. Dans le troisième volume, il convoque en effet effectivement ces ressorts agissant dans la production et dans l'échange, dont il renonce ici et ailleurs à « l'analyse plus profonde », sous leur appellation collective grossière de « concurrence », et il sait et expose que ces ressorts ne conduisent en réalité pas à une adaptation des prix aux quantités de travail incorporées aux marchandises, mais qu'au contraire ils écartent ceux-ci de cet étalon et les poussent vers un niveau qui correspond à la coopération d'au moins un second facteur coordonné. C'est bien la « concurrence » qui, selon Marx, produit la formation du fameux taux de profit moyen et la « transformation » des purs valeurs-travail en « prix de production » qui s'en écartent et englobent une portion de profit moyen.
Au lieu de fonder sa thèse de manière empirique à partir de l'expérience, ou de manière psychologique à partir des mobiles agissants, Marx préfère emprunter une troisième voie de preuve, assurément quelque peu étrange pour une telle matière : la voie d'une preuve purement logique, d'une déduction dialectique tirée de l'essence même de l'échange.
Marx a déjà trouvé chez le vieil Aristote l'idée que « l'échange ne peut exister sans l'égalité, ni l'égalité sans la commensurabilité » (I. 35). C'est à cette idée qu'il se rattache. Il se représente l'échange de deux marchandises sous l'image d'une équation, en conclut que dans les deux choses échangées et par là rendues égales doit exister « un élément commun de même grandeur », et entreprend de rechercher cet élément commun auquel les choses égalisées doivent être « réductibles » en tant que valeurs d'échange (I. 11).
Je voudrais remarquer en incise que la première prémisse déjà, selon laquelle dans l'échange de deux choses doit se manifester une « égalité » de celles-ci, me paraît pensée de façon très peu moderne – ce qui en fin de compte importerait peu –, mais aussi de façon très peu réaliste, ou, pour le dire en bon allemand, de façon erronée. Là où règnent l'égalité et un exact équilibre, aucun changement de l'état de repos antérieur n'a coutume de se produire. Si donc, dans le cas de l'échange, l'affaire se termine par le fait que les marchandises changent de propriétaire, c'est là bien plutôt le signe qu'une inégalité ou une prépondérance quelconque était en jeu, dont le penchant a contraint le changement – tout comme, entre les éléments de corps composés mis en présence, de nouvelles combinaisons chimiques se forment lorsque l'« affinité chimique » envers les éléments du corps étranger approché n'est justement pas exactement aussi forte, mais plus forte qu'envers les éléments de la composition antérieure. De fait, l'économie politique moderne est unanime à reconnaître que l'ancienne conception scolastico-théologique de l'« équivalence » des valeurs à échanger est inexacte. Mais je ne veux pas insister davantage sur ce point et je me tourne vers l'examen critique des opérations logiques et méthodiques par lesquelles Marx distille le travail comme l'« élément commun » recherché.
Ce sont précisément ces opérations dont j'ai déjà indiqué plus haut qu'elles me semblent constituer le point le plus vulnérable de la théorie marxiste. Elles présentent presque autant de fautes scientifiques capitales que de chaînons de pensée – et ceux-ci ne sont pas en petit nombre –, et elles portent les traces tangibles d'avoir été combinées et façonnées artificiellement après coup, afin de faire apparaître une opinion préconçue comme le résultat apparemment naturel d'une véritable démarche de recherche.
Dans sa recherche de l'« élément commun » caractéristique de la valeur d'échange, Marx adopte le procédé suivant. Il fait défiler les différentes propriétés que possèdent en général les objets égalisés dans l'échange, écarte ensuite, selon la méthode de l'exclusion, toutes celles qui ne soutiennent pas l'épreuve, jusqu'à ce qu'il ne reste finalement plus qu'une seule propriété. Celle-ci – c'est la propriété d'être produit du travail – doit alors être la propriété commune recherchée.
Ce procédé est quelque peu étrange, mais en soi non condamnable. Il est assurément un peu étrange que, au lieu de mettre positivement à l'épreuve la propriété caractéristique présumée – ce qui aurait toutefois conduit à l'une des deux méthodes examinées plus haut, que Marx évite de propos délibéré –, on se procure la conviction que c'est précisément elle la propriété recherchée uniquement par la voie négative consistant à établir que toutes les autres propriétés ne le sont pas, mais que l'une d'elles doit pourtant l'être. Cette méthode peut néanmoins conduire au but souhaité si elle est maniée avec la prudence et la complétude nécessaires ; c'est-à-dire si l'on veille avec un soin scrupuleux à ce que tout ce qui doit y figurer soit bien réellement mis dans le crible logique, et qu'ensuite, pour aucun des éléments exclus au cours du criblage, aucune méprise ne soit commise.
Mais comment Marx procède-t-il ?
D'emblée, il ne met dans le crible que les choses ayant valeur d'échange qui possèdent la propriété qu'il veut finalement extraire par criblage comme l'« élément commun », et laisse au-dehors toutes celles d'une autre nature. Il fait comme quelqu'un qui souhaite ardemment qu'une boule blanche sorte de l'urne et qui, par prudence, favorise ce résultat en ne mettant dans l'urne que des boules blanches. Il restreint en effet d'emblée l'étendue de son investigation sur la substance de la valeur d'échange aux « marchandises », concept qu'il prend, sans le définir précisément avec soin, en tout cas plus étroitement que celui de « biens » et qu'il limite aux produits du travail par opposition aux dons de la nature. Or il est pourtant évident : si l'échange signifie réellement une égalisation qui présuppose l'existence d'un « élément commun de même grandeur », cet élément commun doit alors pouvoir être cherché et trouvé chez toutes les espèces de biens qui entrent en échange ; non seulement chez les produits du travail, mais aussi chez les dons de la nature, comme le sol et le fonds, le bois sur pied, les forces hydrauliques, les gisements de charbon, les carrières, les gisements de pétrole, les eaux minérales, les mines d'or et autres choses semblables.13 Exclure, dans la recherche de l'élément commun sous-jacent à la valeur d'échange, les biens ayant valeur d'échange qui ne sont pas des produits du travail est, dans ces conditions, un péché méthodique mortel. Il n'en va pas autrement que si un physicien voulait rechercher le fondement d'une propriété commune à tous les corps, par exemple la pesanteur, à partir d'un criblage des propriétés d'un seul groupe de corps, par exemple les corps transparents, en faisant défiler toutes les propriétés communes aux corps transparents, en démontrant de toutes les autres propriétés de ceux-ci qu'elles ne peuvent être le fondement de la pesanteur, et en proclamant finalement sur cette base que la transparence doit être la cause de la pesanteur !
L'exclusion des dons de la nature (qui ne serait assurément pas venue à l'esprit du père de l'idée de l'égalisation dans l'échange, Aristote) se justifie d'autant moins que certains dons de la nature, comme le sol et le fonds, comptent parmi les objets les plus importants de la fortune et des échanges, et qu'on ne saurait nullement affirmer que, pour les dons de la nature, les valeurs d'échange se fixent toujours de façon tout à fait fortuite et arbitraire. D'une part, des prix fortuits se rencontrent aussi chez les produits du travail, et d'autre part les prix des dons de la nature présentent souvent les rapports les plus nets avec des points de repère ou des principes déterminants fixes. Que, par exemple, le prix d'achat des terrains forme un multiple de leur rente déterminé selon le taux d'intérêt usuel dans le pays est tout aussi connu qu'il est certain que le bois sur pied ou le charbon dans la mine, de qualité différente ou dans des situations différentes avec des conditions d'extraction inégales, n'atteint pas par simple hasard un prix différent, et autres choses semblables.
Marx se garde aussi de rendre un compte explicite du fait, et de la raison pour laquelle, il a exclu d'emblée de l'investigation une partie des biens ayant valeur d'échange. Ici aussi, comme si souvent, il sait glisser au-dessus des passages délicats de son raisonnement avec une habileté dialectique d'une souplesse d'anguille. Il évite d'abord d'attirer l'attention de son lecteur sur le fait que son concept de « marchandise » est plus étroit que celui de bien ayant valeur d'échange en général. Il prépare extrêmement habilement, pour la restriction ultérieure de l'investigation aux marchandises, un point de rattachement naturel par la phrase générale, en apparence tout à fait anodine, placée en tête de son livre, selon laquelle « la richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste apparaît comme une immense accumulation de marchandises ». Cette proposition est complètement fausse si l'on entend l'expression marchandise au sens de produits du travail que Marx lui donne plus tard. Car les dons de la nature, y compris le sol et le fonds, constituent une part très considérable et nullement indifférente de la richesse nationale. Mais le lecteur non prévenu passe aisément sur cette inexactitude, parce qu'il ne sait justement pas que Marx attribuera plus tard à l'expression marchandise un sens beaucoup plus étroit.
Dans ce qui suit non plus, cela n'est pas encore tiré au clair. Au contraire, dans les premiers alinéas du premier chapitre, il est tour à tour question de la « chose », de la « valeur d'usage », du « bien » et de la « marchandise », sans qu'une distinction tranchée soit établie entre cette dernière et les premières. « L'utilité d'une chose » – lit-on à la p. 10 – « en fait une valeur d'usage. » « Le corps de la marchandise … est une valeur d'usage ou un bien. » À la p. 11, nous lisons : « La valeur d'échange apparaît … comme le rapport quantitatif … dans lequel des valeurs d'usage d'une espèce s'échangent contre des valeurs d'usage d'une autre espèce. » Notons bien, ici on désigne encore comme champ du phénomène de la valeur d'échange ni plus ni moins la valeur d'usage = bien. Et par la phrase : « Considérons la chose de plus près », qui n'est assurément pas propre à annoncer un saut vers un autre domaine, plus étroit, de l'investigation, Marx poursuit : « Une marchandise particulière, un quarter de blé par exemple, s'échange dans les proportions les plus diverses contre d'autres articles. » Et « Prenons en outre deux marchandises », etc. Dans le même alinéa revient même encore une fois l'expression « choses », et cela justement dans la tournure importante pour le problème selon laquelle « un élément commun de même grandeur existe dans deux choses différentes » (qui sont précisément égalisées l'une à l'autre dans l'échange). Mais à la page suivante 12, Marx ne mène la recherche de l'« élément commun » que pour la « valeur d'échange des marchandises », sans avertir d'un traître mot qu'il prétend ainsi avoir restreint le champ de l'investigation à une partie des choses ayant valeur d'échange.14 Et aussitôt à la page suivante, p. 13, la restriction est de nouveau abandonnée et le résultat obtenu à l'instant pour le domaine plus étroit des marchandises est appliqué au cercle plus large des valeurs d'usage des biens. « Une valeur d'usage ou un bien n'a donc une valeur que parce que du travail humain abstrait y est objectivé ou matérialisé ! »
Si Marx, à l'endroit décisif, n'avait pas restreint l'investigation aux produits du travail, mais avait cherché l'élément commun aussi chez les dons de la nature ayant valeur d'échange, il aurait été tangible que le travail ne peut être l'élément commun. S'il avait opéré cette restriction expressément et ouvertement, il aurait lui-même, et ses lecteurs auraient infailliblement, trébuché sur la grossière faute méthodique, ils auraient dû sourire du tour naïf par lequel la propriété d'être produit du travail est heureusement distillée comme propriété commune d'un cercle, après que l'on a préalablement écarté exprès de ce cercle toutes les choses ayant valeur d'échange qui, par nature, y appartiennent également mais ne sont pas des produits du travail. Le tour ne pouvait se faire qu'ainsi que Marx l'a fait, inaperçu, avec une dialectique glissant rapidement et aisément sur le point délicat. Tout en exprimant mon admiration sincère pour l'habileté avec laquelle Marx a su présenter de façon acceptable un procédé aussi vicié, je ne puis naturellement que constater que le procédé était parfaitement vicié.
Mais poursuivons. Avec le tour qui vient d'être décrit, Marx n'avait pourtant encore obtenu que ceci : que le travail pût en général entrer dans la compétition. Par la restriction artificielle du cercle, il était seulement devenu, pour ce cercle étroit, une propriété « commune ». Mais à côté de lui d'autres propriétés aussi pouvaient bien entrer en ligne de compte comme communes. Comment ces autres concurrents sont-ils donc maintenant évincés ?
Cela se fait par deux autres chaînons de pensée, dont chacun ne contient que quelques mots, mais en ceux-ci l'une des plus graves fautes logiques.
Dans le premier chaînon, Marx exclut toutes les « propriétés géométriques, physiques, chimiques ou autres propriétés naturelles des marchandises ». Car « leurs propriétés corporelles n'entrent en considération que dans la mesure où elles les rendent utilisables, c'est-à-dire en font des valeurs d'usage. D'autre part, le rapport d'échange des marchandises est manifestement caractérisé par l'abstraction de leurs valeurs d'usage. » Car « à l'intérieur de celui-ci (du rapport d'échange) une valeur d'usage vaut exactement autant que toute autre, pourvu seulement qu'elle soit présente en proportion convenable » (I. 12).
« Qu'aurait dit Marx de l'argumentation suivante ? Dans une scène d'opéra, trois chanteurs remarquables, un ténor, une basse et un baryton, ont chacun un appointement de 20.000 florins. On demande : quelle est la circonstance commune en raison de laquelle ils sont rendus égaux quant à l'appointement ? et je réponds : Dans la question de l'appointement, une bonne voix vaut exactement autant que toute autre, une bonne voix de ténor autant qu'une bonne voix de basse ou une bonne voix de baryton, pourvu seulement qu'elle soit présente en proportion convenable. Par conséquent, on fait « manifestement » abstraction, dans la question de l'appointement, de la bonne voix, par conséquent la bonne voix ne peut être la cause commune de l'appointement élevé. – Que cette argumentation soit fausse, c'est clair. Mais il est tout aussi clair que la conclusion marxiste, sur laquelle elle est exactement calquée, n'est pas d'un cheveu plus juste. Toutes deux souffrent de la même faute. Elles confondent l'abstraction d'une circonstance en général avec l'abstraction des modalités particulières sous lesquelles cette circonstance se présente. Ce qui, dans notre exemple, est indifférent pour la question de l'appointement, n'est manifestement que la modalité particulière sous laquelle la bonne voix apparaît, qu'elle soit ténor, basse ou voix de baryton, mais nullement la bonne voix en général. Et de même, pour le rapport d'échange des marchandises, on fait certes abstraction de la modalité particulière sous laquelle peut apparaître la valeur d'usage des marchandises, que la marchandise serve à la nourriture, au logement, au vêtement, etc., mais nullement de la valeur d'usage en général. Que l'on ne fasse pas abstraction de cette dernière purement et simplement, Marx aurait déjà pu le déduire du fait qu'aucune valeur d'échange ne peut exister là où une valeur d'usage n'est pas présente, fait que Marx lui-même est à plusieurs reprises contraint de concéder. » (Böhm-Bawerk)15
Mais c'est encore pire avec le chaînon suivant de la démonstration. « Si l'on fait abstraction de la valeur d'usage des corps de marchandises » – poursuit Marx textuellement – « il ne leur reste plus qu'une seule propriété, celle d'être produits du travail. » Vraiment ? demandé-je aujourd'hui, comme je l'ai demandé il y a 12 ans : plus qu'une seule propriété ? Ne reste-t-il pas aussi en commun aux biens ayant valeur d'échange, par exemple, la propriété d'être rares par rapport au besoin ? Ou d'être objets de demande et d'offre ? Ou d'être appropriés ? Ou d'être des « produits de la nature » ? Car qu'ils soient tout autant des produits de la nature que des produits du travail, personne ne le dit plus clairement que Marx lui-même, lorsqu'il déclare une fois : « Les corps de marchandises sont des combinaisons de deux éléments, matière naturelle et travail. » Ou bien la propriété de causer des coûts à leurs producteurs n'est-elle pas aussi commune aux valeurs d'échange – propriété dont Marx se souvient si exactement dans le troisième volume ?
Pourquoi donc, demandé-je aussi aujourd'hui de nouveau, le principe de la valeur ne devrait-il pas résider tout aussi bien dans l'une quelconque de ces propriétés communes, plutôt que dans la propriété d'être produit du travail ? Car en faveur de cette dernière Marx n'a pas même avancé la trace d'un fondement positif ; son unique fondement est le fondement négatif, à savoir que la valeur d'usage, heureusement abstraite, n'est pas le principe de la valeur d'échange. Mais ce fondement négatif ne s'applique-t-il pas exactement dans la même mesure à toutes les autres propriétés communes négligées par Marx ?
Bien plus encore ! À cette même p. 12, où Marx a écarté par abstraction l'influence de la valeur d'usage sur la valeur d'échange en la motivant par le fait qu'une valeur d'usage vaut autant que toute autre, pourvu seulement qu'elle soit présente en proportion convenable, il nous raconte des produits du travail ce qui suit :
« Cependant, le produit du travail aussi nous est déjà transformé entre les mains. Si nous faisons abstraction de sa valeur d'usage, nous faisons aussi abstraction des éléments et des formes corporels qui en font une valeur d'usage. Il n'est plus table ni maison ni fil ni quelque autre chose utile. Toutes ses qualités sensibles sont effacées. Il n'est plus non plus le produit du travail du menuisier, ou du travail du maçon, ou du travail de filage, ou de quelque autre travail productif déterminé. Avec le caractère utile des produits du travail disparaît le caractère utile des travaux qui y sont représentés, disparaissent donc aussi les différentes formes concrètes de ces travaux ; ils ne se distinguent plus, mais sont tous ensemble réduits à du travail humain identique, à du travail humain abstrait. »
Peut-on dire plus clairement et plus expressément que, pour le rapport d'échange, ce n'est pas seulement une valeur d'usage, mais aussi un genre de travail et de produits du travail qui « vaut tout autant que n'importe quel autre, pourvu seulement qu'il soit présent en proportion convenable » ? Qu'en d'autres termes, exactement le même état de choses sur la base duquel Marx vient de prononcer son verdict d'exclusion contre la valeur d'usage existe aussi à l'égard du travail ? Le travail et la valeur d'usage ont un côté qualitatif et un côté quantitatif. De même que la valeur d'usage en tant que table, maison ou fil est qualitativement différente, de même l'est le travail en tant que travail de menuisier, travail de bâtisseur ou travail de filage. Et de même que l'on peut comparer selon leur quantité des travaux de genres différents, de même exactement peut-on comparer des valeurs d'usage de genres différents selon la grandeur de la valeur d'usage. Il est absolument impossible de découvrir pourquoi l'état de choses identique devrait conduire, pour l'un des concurrents, à l'exclusion, et pour l'autre, au couronnement par le prix ! Si Marx avait par hasard inverti l'ordre de son examen, il aurait pu, avec exactement le même appareil déductif au moyen duquel il a exclu la valeur d'usage, exclure le travail, et ensuite, derechef avec le même appareil déductif au moyen duquel il a couronné le travail, proclamer la valeur d'usage comme la seule propriété commune restée disponible et donc cherchée, et déclarer la valeur une « gelée de valeur d'usage ». Je crois que l'on peut affirmer, non pas par plaisanterie mais en tout sérieux, que dans les deux alinéas de la p. 12 — dans le premier desquels l'influence de la valeur d'usage est éliminée par abstraction et dans le second le travail est démontré comme le commun cherché — les sujets pourraient se substituer mutuellement sans aucune modification dans la justesse logique extérieure ; que, dans la structure inchangée des phrases du premier alinéa, on pourrait partout mettre, à la place de la valeur d'usage, le travail et les produits du travail, et dans la structure du second, partout à la place du travail, la valeur d'usage !
Telle est la logique et la méthode au moyen desquelles Marx introduit dans son système sa proposition fondamentale — celle du travail comme unique fondement de la valeur. Je tiens pour tout à fait exclu que ce tour de passe-passe dialectique ait été pour Marx lui-même le motif et la source de sa conviction. Un penseur du rang de Marx — et je l'estime une puissance de pensée de tout premier ordre — n'aurait, s'il s'était agi pour lui de former d'abord sa propre conviction et de chercher réellement la connexion effective des choses d'un regard libre et impartial, jamais pu se mettre dès l'origine à chercher par une voie aussi tortueuse et contraire à la nature ; il n'aurait jamais pu, par simple et malheureux hasard, tomber l'un après l'autre dans toutes les fautes logiques et méthodologiques décrites, et rapporter comme résultat naturel, ni prévu ni voulu d'avance, d'une telle voie de recherche, la thèse du travail comme unique source de la valeur.
Je crois que l'état réel des choses fut différent. Je ne doute pas le moins du monde que Marx ait été réellement et honnêtement convaincu de sa thèse. Mais les raisons de sa conviction ne sont pas celles qu'il a inscrites dans le système. C'étaient sans doute, dans l'ensemble, davantage des impressions que des raisons.
Avant tout, les impressions de l'autorité. Smith et Ricardo, les grandes autorités, avaient bien, comme on le croyait du moins alors, enseigné la même proposition. À vrai dire, ils ne l'avaient pas davantage fondée que Marx, mais l'avaient seulement postulée à partir de certaines impressions générales et confuses. Au contraire, là où ils regardaient de près, et pour les domaines où un examen plus précis ne pouvait être évité, ils l'ont expressément contredite. Pour l'économie politique empirique développée, Smith a enseigné, tout comme Marx dans son troisième volume, la gravitation des valeurs et des prix vers un niveau de coûts qui, outre le travail, englobe encore un gain moyen du capital ; et Ricardo a, dans la célèbre section IV. du chapitre « On value », exposé de même avec toute la clarté et toute l'expressivité voulues qu'à côté du travail immédiat et médiat, la grandeur et la durée de l'investissement de capital exercent aussi une influence déterminante sur la valeur des biens. Pour pouvoir s'attacher sans contradiction visible à la pensée philosophique de prédilection du travail comme « véritable » source de la valeur, ils durent fuir avec elle au pays des fables et au temps des fables, où il n'y avait encore ni capitaliste ni propriétaire foncier. Là, elle se laissait affirmer sans réfutation, parce qu'elle était incontrôlée. Non contrôlée par l'expérience, qui n'existe pas à ce sujet, et non contrôlée par l'analyse scientifique et psychologique, parce qu'ils évitaient une telle analyse — tout comme Marx : ils ne fondaient pas, ils postulaient comme état « naturel » une idylle de valeur-travail.16
Dans de telles dispositions d'esprit et conceptions, qui par l'autorité de Smith et de Ricardo avaient acquis un prestige immense, quoique à vrai dire non incontesté, Marx entra comme héritier. Et, en socialiste ardent, il y crut volontiers. Rien d'étonnant à ce qu'il ne se soit pas montré plus sceptique à l'égard d'une pensée si bien faite pour étayer sa conception économique du monde qu'un Ricardo, à qui pourtant elle devait grandement déplaire. Rien d'étonnant non plus à ce que les déclarations contradictoires des classiques ne l'aient pas incité à des doutes critiques contre la thèse de la valeur-travail, mais qu'il les ait seulement interprétées comme des tentatives des classiques pour se soustraire par un détour aux conséquences fâcheuses d'une vérité incommode. Bref, rien d'étonnant à ce que, sur la base du même matériau qui avait conduit les classiques à leurs déclarations unilatérales, à demi confuses, à demi contredites et nullement fondées, il ait pour sa propre personne cru aux mêmes propositions, mais fortement, inconditionnellement et avec une conviction ardente. Pour lui-même, il n'avait pas besoin d'autres raisons. Ce n'est que pour son système qu'il avait besoin d'un fondement formel.
Qu'il n'ait pas pu, pour ce fondement, s'appuyer simplement sur les classiques, cela se comprend, car ceux-ci n'avaient justement rien fondé. Et qu'il n'ait pu ni en appeler à l'expérience ni tenter un fondement de psychologie économique, nous le savons aussi, car ces voies l'auraient manifestement conduit au contraire même de sa thèse à démontrer. Il se tourna donc vers la spéculation logico-dialectique, qui d'ailleurs convenait à son orientation d'esprit. Et là, le mot d'ordre fut : à l'aide, quiconque peut aider ! Il savait ce qu'il voulait et devait faire sortir, et c'est ainsi qu'avec un raffinement digne d'admiration il maquignonna et tordit les concepts et les prémisses patients aussi longtemps qu'il fallut pour que le résultat connu d'avance sortît réellement sous une forme déductive extérieurement honorable. Peut-être qu'il en était à ce point aveuglé par ses convictions qu'il ne percevait nullement les monstruosités logiques et méthodologiques qui devaient nécessairement s'y glisser ; peut-être qu'il les percevait, mais se les justifiait à lui-même comme de simples soutiens formels, afin d'aider une vérité, selon sa plus profonde conviction matériellement fondée, à recevoir aussi l'habillement systématique qui lui revenait : là-dessus je ne puis juger, et aujourd'hui probablement personne ne le peut plus. Mais ce que je voudrais affirmer, c'est que jamais sans doute une tête aussi puissamment pensante que l'était Marx n'a débité une logique aussi gravement, aussi continûment et aussi palpablement fausse que ne le fait Marx dans le fondement systématique de sa thèse fondamentale.
Cette fausse thèse, il la tisse maintenant dans son système. Avec une habileté tactique digne d'admiration, qui se manifeste de nouveau brillamment dès ses pas suivants. Bien qu'en effet il ait dérivé sa thèse, en évitant soigneusement la preuve par l'expérience, uniquement « du fond de l'âme », l'idée ne peut tout de même pas être entièrement écartée de mettre à l'épreuve, sur l'expérience, le résultat de cette spéculation aprioristique. Si Marx ne le faisait pas lui-même, ses lecteurs le feraient vraisemblablement de leur propre chef. Comment agit donc Marx ?
Il divise. Sur un point, l'incongruité de sa thèse avec l'expérience est flagrante. Ce point, prenant le taureau par les cornes, il le saisit lui-même. Il a en effet enseigné, en conséquence de son principe fondamental, que la valeur des différentes marchandises se comporte comme le temps de travail nécessaire à leur production (I. 14). Or il est manifeste, même pour l'observateur superficiel, que cette proposition ne tient pas devant certains faits, que par exemple le produit journalier d'un sculpteur, d'un ébéniste d'art, d'un luthier, d'un constructeur de machines, etc., a certainement non pas une valeur égale, mais une valeur bien plus élevée que le produit journalier d'un artisan ordinaire ou d'un ouvrier d'usine, bien que dans les deux soit « incorporée » la même quantité de temps de travail. Marx amène alors lui-même ces faits sur le tapis par un tour dialectique magistral. Il en prend acte sur un ton tel que s'ils ne contenaient pas une contradiction avec son principe fondamental, mais seulement une légère variante de celui-ci, qui se tient encore à l'intérieur de la règle et n'exige qu'un certain éclaircissement ou une détermination plus précise de cette dernière. Il déclare en effet vouloir entendre par travail, au sens de son théorème, la « dépense de force de travail simple, que tout homme ordinaire possède en moyenne, sans développement particulier, dans son organisme corporel » ; en d'autres termes, le « travail moyen simple » (I. 19), de manière semblable déjà (I. 13). « Le travail plus compliqué » — poursuit-il alors — « ne vaut que comme du travail simple potentialisé, ou plutôt multiplié, de sorte qu'un plus petit quantum de travail compliqué est égal à un plus grand quantum de travail simple. Que cette réduction s'opère constamment, l'expérience le montre. Une marchandise peut être le produit du travail le plus compliqué, sa valeur la pose comme égale au produit du travail simple et ne représente donc elle-même qu'un certain quantum de travail simple. Les différentes proportions dans lesquelles différents genres de travail sont réduits au travail simple comme à leur unité de mesure sont fixées par un processus social derrière le dos des producteurs et leur paraissent donc données par la coutume. »
Pour un lecteur qui passe vite, ce renseignement peut effectivement sembler tout à fait plausible. Mais si l'on regarde un tant soit peu de sang-froid et avec sobriété, l'impression se renverse en son contraire.
Le fait auquel nous avons affaire est que le produit d'une journée ou d'une heure de travail qualifié a une valeur plus grande que le produit d'une journée ou d'une heure de travail simple, que par exemple le produit journalier d'un sculpteur équivaut en valeur à cinq produits journaliers d'un casseur de pierres. Or Marx a enseigné que les choses posées comme égales l'une à l'autre dans l'échange doivent contenir « un commun de même grandeur », et ce commun doit être un travail et un temps de travail. Du travail en général ? C'est ce que laissaient présumer les premières expositions générales de Marx jusqu'à la p. 13, mais cela ne s'appliquerait évidemment pas : car cinq journées de travail ne sont assurément pas « la même grandeur » qu'une journée de travail. C'est pourquoi Marx ne dit plus maintenant simplement travail, mais « travail simple » : le commun doit donc être la teneur d'une même quantité de travail d'un genre déterminé, à savoir de travail simple.
Mais cela s'applique encore moins, à le regarder de sang-froid, car dans le produit du sculpteur il n'y a aucunement de « travail simple » incorporé, encore moins un travail simple en quantité égale à celle de cinq produits journaliers d'un casseur de pierres. La sobre vérité est que les deux produits incorporent différents genres de travail en différentes quantités, et c'est là pourtant, comme tout esprit non prévenu l'admettra, le contraire avéré de l'état de choses que Marx exige et doit affirmer : à savoir qu'ils incorporent du travail du même genre en quantité égale !
À vrai dire, Marx dit : le travail compliqué « vaut » comme du travail simple multiplié, mais « valoir » n'est pas « être », et la théorie va à l'essence des choses. Naturellement, les hommes peuvent, sous quelque rapport, tenir une journée de travail de sculpteur pour égale à cinq journées de travail de casseur de pierres, de même qu'ils peuvent par exemple aussi tenir un chevreuil pour égal à cinq lièvres. Mais de même qu'un tel fait de tenir-pour-égal n'autoriserait pas le statisticien à affirmer avec un sérieux scientifique, d'un domaine de chasse où se trouvent 100 chevreuils et 500 lièvres, qu'il y a là 1000 lièvres, de même le statisticien des prix ou le théoricien de la valeur n'est pas autorisé à affirmer sérieusement que dans le produit journalier du sculpteur sont incorporées cinq journées de travail simple et que c'est là la raison réelle pour laquelle, dans l'échange, il est posé comme égal à cinq produits journaliers du casseur de pierres. Tout ce que l'on peut prouver, lorsqu'on se permet, là où l'« être » vous fait défaut, de se tirer d'affaire avec le « valoir » et le « faire-valoir », j'essaierai un instant plus tard de l'illustrer encore par un exemple immédiatement adapté au problème de la valeur. Mais auparavant, je dois encore intercaler une autre considération.
Marx fait en effet, dans le passage cité, une tentative pour justifier sa manœuvre de la « réduction » du travail compliqué au travail simple, et cela par l'expérience. « Que cette réduction s'opère constamment, l'expérience le montre. Une marchandise peut être le produit du travail le plus compliqué, sa valeur la pose comme égale au produit du travail simple et ne représente donc elle-même qu'un certain quantum de travail simple. »
Bien. Admettons cela pour l'instant, et examinons seulement d'un peu plus près de quelle manière et par quels facteurs doit être déterminée l'échelle de réduction pour cette réduction empirique invoquée par Marx. Là, nous tombons sur l'observation très naturelle, mais très compromettante pour la théorie marxienne, que l'échelle de réduction n'est déterminée par rien d'autre que par les rapports d'échange effectifs eux-mêmes. Ce n'est pas a priori, à partir de quelque propriété inhérente aux travaux qualifiés, qu'est déterminé ou déterminable le rapport dans lequel ils doivent, lors de la formation de la valeur de leurs produits, être convertis en travail simple, mais rien d'autre ne décide que le succès effectif, les rapports d'échange effectifs. Marx le dit lui-même : « sa valeur la pose comme égale au produit du travail simple », et il renvoie à « un processus social » par lequel « sont fixées, derrière le dos des producteurs, les différentes proportions dans lesquelles différents genres de travail sont réduits au travail simple comme à leur unité de mesure », et que ces proportions paraissent donc « données par la coutume ».
Que signifie, dans ces circonstances, l'appel à la « valeur » et au « processus social » comme facteurs déterminants de l'échelle de réduction ? — Cela signifie, abstraction faite de tout le reste, le cercle nu et pur dans l'explication. L'objet de l'explication doivent bien être les rapports d'échange des marchandises, par exemple aussi : pourquoi une statuette qui a coûté une journée de travail de sculpteur s'échange contre une charretée de moellons qui a coûté cinq journées de travail de casseur de pierres, et non pas peut-être contre une plus grande ou plus petite quantité de moellons qui coûte dix ou seulement trois journées de travail. Que nous dit Marx en guise d'explication ? Le rapport d'échange est celui-ci et non un autre, parce que la journée de travail de sculpteur est précisément à réduire à cinq journées de travail simple. Et pourquoi est-elle à réduire précisément à cinq journées ? Parce que l'expérience montre qu'elle est ainsi réduite par un processus social. Et quel est ce processus social ? Le même que celui qu'il s'agit d'expliquer : le même par lequel justement le produit d'une journée de travail de sculpteur est posé comme égal en valeur au produit de cinq journées de travail ordinaire. S'il était effectivement échangé régulièrement contre le produit de trois seulement journées de travail simple, Marx nous prescrirait tout aussi bien de reconnaître l'échelle de réduction de 1 : 3 comme celle conforme à l'expérience, et d'appuyer sur elle l'explication que, et pourquoi, une statuette doit précisément s'échanger contre le produit de trois journées de travail d'un casseur de pierres, ni plus ni moins ! Bref, il est clair que, par cette voie, nous n'apprenons absolument rien sur la cause véritable pour laquelle des produits de différents genres de travail s'échangent les uns contre les autres dans tel ou tel rapport ; ils s'échangent ainsi, nous dit Marx, fût-ce avec des mots un peu différents, parce que, conformément à l'expérience, ils s'échangent ainsi !
Je note encore en passant que des épigones de Marx, peut-être en reconnaissance du cercle que je viens de décrire, ont fait la tentative de placer la réduction du travail compliqué au travail simple sur une autre base, réelle. « Ce n'est pas une fiction, mais un fait » — dit Grabski²⁸ — « qu'une heure de travail compliqué contient en soi plusieurs [heures] de travail simple. » Car il faut, « pour rester conséquent, tenir compte aussi du travail qui a été employé à l'acquisition de l'habileté ». Je crois qu'il ne faut pas beaucoup de mots pour rendre évidente l'insuffisance totale de ce renseignement également. Contre le fait que l'on ajoute au travail d'exercice la quote-part de travail d'apprentissage qui lui revient proportionnellement, je ne veux rien objecter. Mais manifestement, on ne pourrait expliquer par cet ajout les différences dans la valeur du travail compliqué par rapport au travail simple que si la grandeur de cet ajout correspondait à la grandeur de cette différence. Ainsi, dans notre cas supposé, par exemple, cinq heures de travail simple ne seraient effectivement contenues dans une heure de travail de sculpteur en exercice que si, pour chaque heure d'exercice, il échéait quatre heures d'apprentissage, ou, converti en unités plus grandes, si, sur 50 années de vie qu'un sculpteur consacre à son métier en apprenant et en exerçant, il devait apprendre 40 ans pour pouvoir exercer 10 ans. Mais qu'un rapport tel que celui-ci, ou même seulement à peu près semblable, ait effectivement cours dans la réalité, personne sans doute ne voudra l'affirmer. Je me détourne donc de l'hypothèse de fortune manifestement insuffisante de l'épigone pour revenir à la doctrine du maître lui-même, afin d'illustrer encore le genre et la portée de ses errements par un exemple dans lequel le mode de déduction défectueux de Marx, comme je le crois, apparaît au grand jour de la manière la plus claire.
Avec exactement le même genre d'argumentation, on pourrait en effet aussi affirmer et soutenir la proposition que le principe et l'échelle de la valeur d'échange résident dans la teneur en matière des marchandises, que les marchandises s'échangent dans le rapport de la quantité de matière incorporée en elles. Dix kilos de matière sous une forme de marchandise s'échangent en tout temps contre dix kilos de matière sous une autre forme de marchandise. Si l'on objecte naturellement à cette affirmation qu'elle est pourtant manifestement fausse, puisque par exemple 10 kilos d'or s'échangent non pas contre 10, mais contre 40.000 kilos de fer, ou contre un nombre de kilos de charbon encore plus grand, nous répliquons à l'exemple de Marx : pour la formation de la valeur, ce qui importe, c'est la teneur en matière moyenne ordinaire. Celle-ci fonctionne comme unité de mesure. Les matières qualifiées, fines, précieuses « ne valent que comme de la matière simple potentialisée, ou plutôt multipliée, de sorte qu'un plus petit quantum de matière qualifiée est égal à un plus grand quantum de matière simple. Que cette réduction s'opère constamment, l'expérience le montre. Une marchandise peut être faite de la matière la plus exquise — sa valeur la pose comme égale aux marchandises formées de matière commune et ne représente donc elle-même qu'un certain quantum de matière commune. » Un « processus social », dont l'existence effective ne peut assurément pas être mise en doute, réduit sans cesse, par exemple, la livre d'or brut à 40.000, la livre d'argent brut à 1.500 livres de fer brut. L'ouvraison de l'or, par exemple par un orfèvre ordinaire ou par la main d'un grand artiste, produit d'autres nuances dans la qualification de la matière, auxquelles la pratique rend justice, conformément à l'expérience, par des échelles de réduction particulières. Si donc une livre de lingots d'or s'échange contre des lingots de fer de 40.000 livres, ou si une coupe d'or façonnée par Benvenuto Cellini s'échange, à poids égal, contre 4.000.000 de livres de fer, ce n'est pas une violation, mais une confirmation de la proposition que les marchandises s'échangent dans le rapport de la « matière moyenne » qu'elles représentent !
Je crois que le lecteur non prévenu reconnaîtra sans peine, dans ces argumentations, les deux ingrédients de la recette marxienne : la substitution du « valoir » à l'« être » et le cercle explicatif qui réside dans l'extraction de l'échelle de réduction à partir des rapports d'échange effectifs dans la société, ceux-là mêmes qui ont précisément besoin de l'explication !
Ainsi Marx s'est-il accommodé de la plus criante contradiction des faits avec sa théorie — dialectiquement, incontestablement, avec une grande adresse, mais quant à la chose même, naturellement, comme il ne pouvait en être autrement, de manière tout à fait insuffisante.
Mais à côté de cela, il existe encore d'autres incongruités avec l'expérience effective, moins frappantes par leur degré, à savoir celles qui se déduisent de la part de l'investissement de capital dans la détermination des prix effectifs des biens, les mêmes que, comme il a été remarqué plus haut, Ricardo expose dans la IV. section du chapitre « On value ». Face à ces incongruités, Marx prend une autre direction. Il ferme entièrement les yeux devant elles pour l'instant. Il les ignore pendant deux volumes. Il fait comme si elles n'existaient pas, en les éliminant par abstraction à titre de présupposition pendant tout le premier et le deuxième volume. Il part en effet, pendant tout l'exposé ultérieur de sa doctrine de la valeur, de même que lors du développement de sa théorie de la plus-value, toujours de la « présupposition », tantôt tacitement maintenue, tantôt expressément énoncée, que les marchandises s'échangent réellement à leurs valeurs, c'est-à-dire exactement dans le rapport du travail incorporé en elles.17
Il lie aussi cette abstraction par voie de présupposition à un trait dialectique extraordinairement adroit. Il existe en effet certains écarts effectifs par rapport à la règle théorique dont un théoricien peut réellement faire abstraction : ce sont les oscillations fortuites et passagères des prix du marché autour de leur niveau durable régulier. Or Marx ne manque pas, en de telles occasions où il déclare vouloir faire abstraction des écarts des prix par rapport aux valeurs, de diriger l'attention des lecteurs sur de telles « circonstances fortuites » dont on devrait « faire abstraction », comme sur « les oscillations constantes des prix du marché » dont la « hausse et la baisse se compensent » et qui « se réduisent elles-mêmes au prix moyen comme à leur règle interne ».18 Par une telle indication, il obtient l'approbation des lecteurs pour son abstraction ; mais qu'il ne fasse pas alors seulement abstraction d'oscillations fortuites, mais aussi d'« écarts » tout à fait fixes, durables, typiques, dont l'existence forme purement et simplement une partie intégrante de la règle même qu'il s'agit d'expliquer, cela reste caché au lecteur qui ne regarde pas tout à fait de près, et celui-ci glisse sans s'en douter par-dessus le péché mortel méthodologique de l'auteur.
Car c'est un péché mortel méthodologique que d'ignorer, dans une recherche scientifique, ce que l'on doit expliquer. Or la théorie de la plus-value de Marx ne vise pourtant rien d'autre qu'une explication, tenue en son sens, du gain du capital. Mais le gain du capital réside précisément dans ces écarts constants des prix des marchandises par rapport au montant de leurs simples coûts de travail. Si donc l'on ignore ces « écarts », on ignore purement et simplement la partie principale de ce qui doit être expliqué. Il y a 12 ans, j'ai blâmé le même manquement méthodologique tant à l'égard de Rodbertus, qui s'en était rendu coupable de la même manière, qu'à l'égard de Marx lui-même.³¹ Qu'il me soit permis de répéter les mots de conclusion de ma critique d'alors :
« Ils (les partisans de la théorie de l'exploitation) affirment la loi selon laquelle la valeur de toutes les marchandises repose sur le temps de travail qui s'y trouve incorporé, pour, l'instant d'après, attaquer comme « contraires à la loi », « contre nature », « injustes » toutes les formations de valeur qui ne s'harmonisent pas avec cette « loi », par exemple les différences de valeur qui échoient au capitaliste à titre de plus-value, et pour en recommander l'extirpation. Ils commencent donc par ignorer l'exception, afin de pouvoir proclamer leur loi de la valeur comme une loi générale. Et après avoir ainsi extorqué la validité universelle de celle-ci, ils prêtent de nouveau attention aux exceptions, pour les flétrir comme des infractions à la loi. Cette façon de raisonner n'est vraiment pas meilleure que si l'on remarquait qu'il existe beaucoup d'hommes insensés, que l'on ignorait qu'il existe aussi des hommes sages, que l'on parvenait par là à la « loi universellement valable » que « tous les hommes sont insensés », et que l'on exigeait ensuite l'extirpation des sages qui existent « contrairement à la loi » ! » (Böhm-Bawerk)³²
Pour son exposé, Marx tira certes de sa manœuvre d'abstraction un grand avantage tactique. Il a exclu de son système, « à titre de prémisse », la réalité gênante, et ne tombe par conséquent, tant qu'il peut maintenir cette exclusion, en aucun conflit avec elle. Cela vaut pour la partie restante, de loin la plus grande, du premier volume, pour la totalité du deuxième et aussi pour le premier quart du troisième. Dans ce cours moyen du système marxien, le fleuve de ses développements et enchaînements logiques s'écoule avec une cohésion et une conséquence interne vraiment imposantes. Marx peut ici faire de la bonne logique, parce qu'il a, par la voie de la « prémisse », mis d'avance les faits en accord avec ses idées et peut donc rester fidèle à celles-ci sans se heurter à ceux-là ; et là où Marx a le droit de faire de la bonne logique, il en est aussi capable, et cela d'une manière magistrale. Ces parties médianes du système, si faux que puisse en être le point de départ, établiront à jamais, par leur extraordinaire cohérence interne, la gloire de leur auteur comme penseur de premier rang. Et — ce qui, comme effet secondaire, n'a certainement pas peu profité à l'influence pratique du système marxien — au cours de ce long parcours moyen, pour l'essentiel vraiment irréprochable quant à sa cohérence interne, les lecteurs qui ont une fois heureusement surmonté le début tumultueux ont le temps de se familiariser avec l'univers de pensée marxien et de prendre confiance dans les enchaînements d'idées qui maintenant découlent vraiment si joliment l'un de l'autre et s'agencent si bien en un tout. Ce sont ainsi des lecteurs affermis dans leur confiance que Marx aborde avec ces dures exigences qu'il est finalement contraint de poser dans le troisième volume.
Car si longtemps que Marx en repousse l'échéance — il lui faut une fois ouvrir les yeux sur les faits de la vie réelle. Il doit enfin avouer à ses lecteurs que les marchandises, dans la vie effective, et cela régulièrement et nécessairement, ne s'échangent pas dans le rapport du temps de travail qui s'y trouve incorporé, mais en partie au-dessous, en partie au-dessus de ce rapport, selon que le capital investi exige un montant plus petit ou plus grand de profit moyen ; bref, qu'à côté du temps de travail, l'investissement de capital constitue lui aussi un facteur déterminant coordonné du rapport d'échange des marchandises. De là naissent pour Marx deux tâches ardues. Il doit premièrement essayer de se justifier devant ses lecteurs d'avoir enseigné au commencement, et si longtemps, que le travail constitue l'unique facteur déterminant des rapports d'échange ; et il doit deuxièmement — ce qui fut peut-être la tâche plus ardue encore — fournir à ses lecteurs, pour les faits hostiles à sa théorie, une explication théorique qui, de toute évidence, ne pouvait se résorber sans reste dans sa théorie de la valeur-travail, mais qui d'autre part ne devait pourtant pas non plus la contredire.
Que, dans ces démonstrations, on ne pût plus s'en tirer avec une logique bonne et droite, cela se comprend. Nous assistons maintenant au pendant du début embrouillé du système. Là, pour déduire un théorème qui ne se laissait pas déduire par voie droite des faits, Marx avait dû faire violence en partie à ceux-ci, en partie et surtout à la logique, et accepter par-dessus le marché quelques-unes des plus incroyables erreurs de raisonnement. Maintenant la situation se répète. Maintenant viennent de nouveau se rencontrer, avec les théorèmes qui durant deux volumes avaient seuls et donc sans entrave tenu le terrain, les faits qui naturellement ne s'accordent pas mieux avec eux qu'au début. L'harmonie du système doit pourtant être maintenue. Cela ne peut se faire autrement qu'aux dépens, une fois encore, de la logique. Nous assistons donc dans le système marxien au spectacle au premier abord déconcertant, mais, dans les conditions décrites, au fond tout à fait naturel, que la partie de loin prépondérante du système par son étendue représente un chef-d'œuvre de logique rigoureuse et fermée, digne de la force de pensée de son auteur, mais dans lequel sont parsemés, en deux endroits — malheureusement précisément les endroits décisifs —, des passages d'une conduite de pensée incroyablement faible et négligente : la première fois tout au début, là où la théorie se sépara d'abord des faits, et la seconde fois après le premier quart du troisième volume, là où les faits sont de nouveau ramenés dans le champ de vision des lecteurs ; c'est principalement le dixième chapitre du troisième livre (p. 151–179) qui entre ici en considération.
Une partie de ce contenu, nous avons déjà appris à la connaître et à l'apprécier ; il s'agit de la défense que Marx présente de lui-même contre le reproche de contradiction entre la loi des prix de production et la « loi de la valeur ».19 Il reste maintenant encore à jeter un regard sur la seconde tâche du chapitre désigné, sur l'explication théorique par laquelle Marx introduit dans son système la théorie des prix de production qui tient compte20 des rapports effectifs. Cette considération nous conduit encore à l'un des points les plus instructifs et les plus caractéristiques du système marxien : à la place de la « concurrence » dans son système.
La « concurrence » est, comme je l'ai déjà laissé entendre plus haut, une sorte de nom collectif pour tous les ressorts et motifs psychiques par lesquels les parties du marché se laissent guider dans leur comportement, et qui de cette manière acquièrent une influence sur la formation des prix. L'acheteur a ses motifs, qu'il poursuit lors de l'achat, et dont naît pour lui une certaine ligne de conduite quant au niveau du prix qu'il est disposé à offrir au commencement ou dans le cas extrême. Et de même le vendeur et le producteur ont certains motifs qui les déterminent à céder leur marchandise à certains prix et non à d'autres, à poursuivre ou même à étendre leur production à un certain niveau de prix, mais à l'arrêter à un autre niveau. Dans la concurrence des acheteurs et des vendeurs, tous ces ressorts et facteurs déterminants se rencontrent maintenant les uns les autres, et quiconque invoque la concurrence pour expliquer une formation de prix invoque au fond, sous un nom collectif, le jeu et l'effet de tous les motifs et ressorts psychiques qui furent directeurs chez les deux parties du marché.
Marx s'efforce maintenant, en général, d'assigner à la concurrence et aux forces qui agissent en elle une place aussi subordonnée que possible dans son système. Il les laisse de côté, ou il cherche du moins à rabaisser la nature et la mesure de leur influence, où et comme il le peut. Cela se montre en diverses occasions de manière flagrante.
Tout d'abord déjà dans la déduction de sa loi de la valeur-travail. Tout esprit non prévenu sait et voit que l'influence que la quantité de travail dépensée exerce de toute façon sur la forme durable des prix des biens — cette influence n'est certes pas d'une nature aussi exclusive que l'affirme la loi marxienne de la valeur — n'est médiatisée que par le jeu de l'offre et de la demande, c'est-à-dire par la concurrence. Dans des échanges isolés ou dans un monopole, peuvent surgir des prix qui (même abstraction faite des prétentions du capital investi) sont hors de toute proportion avec le temps de travail incorporé. Marx le sait naturellement aussi. Mais il n'en vient d'abord pas à parler, lors de la déduction de sa loi de la valeur. S'il le faisait, on ne pourrait en effet pas du tout écarter la question et l'investigation ultérieures sur la manière et par quels chaînons intermédiaires, parmi tous les motifs et facteurs qui deviennent agissants sous le pavillon de la concurrence, ce serait précisément au temps de travail que reviendrait l'influence seule décisive sur le niveau des prix. Et l'analyse complète de ces motifs, ici inévitable, aurait infailliblement mis au premier plan la valeur d'usage des marchandises bien plus fortement qu'il ne pouvait convenir à Marx, aurait montré bien des choses sous un autre éclairage et bien des choses enfin tout court, auxquelles Marx ne voulait pas accorder de validité dans son système.
C'est pourquoi, à l'occasion même où un fondement systématiquement complet de sa loi de la valeur lui aurait fait un devoir d'exposer le rôle médiateur de la concurrence, il glisse d'abord sur ce point dans un silence total. Plus tard, il s'en souvient bien, mais, par le lieu et la manière de la mention, non comme d'un chaînon important dans le système théorique, mais en remarques fugitives et occasionnelles qui rapportent le fait en quelques mots, comme quelque chose qui va plus ou moins de soi, et sans se donner la peine d'un fondement plus profond.
- que l'échange des marchandises n'est pas seulement « fortuit ou occasionnel » ;
- que les marchandises « sont produites des deux côtés en quantités proportionnelles correspondant approximativement au besoin réciproque, ce qu'entraîne l'expérience réciproque de l'écoulement, et ce qui croît ainsi comme résultat de l'échange continu lui-même », et qu'« aucun monopole, naturel ou artificiel, ne mette l'une des parties contractantes en état de vendre au-dessus de la valeur, ou ne la contraigne à céder au-dessous d'elle ».
Ainsi une vive concurrence réciproque, qui a déjà aussi duré assez longtemps pour ajuster la production selon l'écoulement constaté par l'expérience, c'est-à-dire selon le besoin des acheteurs, voilà ce que Marx exige ici comme condition pour que sa loi de la valeur puisse seulement entrer en activité. Nous devons bien garder ce passage en mémoire.
Aucun fondement plus précis ne lui est adjoint. Au contraire, peu après, et cela précisément au milieu des développements dans lesquels Marx parle encore relativement de la manière la plus circonstanciée de la concurrence, de ses deux « côtés », la demande et l'offre, et de leur rapport à la formation des prix, il refuse expressément une « analyse plus approfondie de ces deux forces motrices sociales » comme « non à sa place ici » !21
Mais bien plus encore ! Pour rabaisser plus avant encore la signification de l'offre et de la demande pour le système théorique, et sans doute aussi pour justifier sa négligence théorique de ces facteurs, Marx a imaginé une théorie singulière qui lui est propre, qu'il développe aux pages 169 et 170 du troisième volume, après l'avoir déjà effleurée plus tôt dans des allusions occasionnelles. Il part de ceci : lorsque l'un des deux facteurs l'emporte sur l'autre, par exemple la demande sur l'offre, ou inversement, il se forme des prix de marché irréguliers qui s'écartent de la « valeur de marché » constituant le « centre d'oscillation » de ces prix de marché ; tandis qu'au contraire, si les marchandises doivent se vendre à cette valeur de marché normale qui est la leur, demande et offre doivent précisément se couvrir. Et il y rattache l'argumentation singulière que voici : « Quand la demande et l'offre se couvrent, elles cessent d'agir. Quand deux forces agissent de manière égale en sens opposés, elles s'annulent l'une l'autre, elles n'agissent nullement vers l'extérieur, et les phénomènes qui se produisent dans cette condition doivent être expliqués autrement que par l'intervention de ces deux forces. Quand la demande et l'offre s'annulent mutuellement, elles cessent d'expliquer quoi que ce soit, elles n'agissent pas sur la valeur de marché et nous laissent plus que jamais dans l'obscurité quant à savoir pourquoi la valeur de marché s'exprime précisément dans cette somme d'argent et dans aucune autre. » Du rapport de la demande et de l'offre se laissent donc bien expliquer les « écarts par rapport à la valeur de marché », qui sont provoqués par la prépondérance d'une force sur l'autre, mais non le niveau de la valeur de marché elle-même.
Que cette étrange théorie convienne bien à Marx dans le système, cela saute aux yeux. Si, pour le niveau des prix durables, il n'y a absolument rien à expliquer à partir du rapport de l'offre et de la demande, alors il était bien aussi tout à fait dans l'ordre que Marx, dans son fondement, ne se soit pas davantage soucié de ces facteurs sans importance et ait introduit dans le système sans détours ce facteur qui, selon son opinion, exerce seul une influence réelle sur le niveau de la valeur, à savoir le travail.
Mais il ne saute pas moins aux yeux, à ce que je crois, que cette étrange théorie est complètement fausse. Son argumentation repose, comme si souvent chez Marx, sur un jeu de mots.
Il est tout à fait exact que, lors de la vente d'une marchandise à sa valeur de marché normale, en un certain sens, l'offre et la demande doivent se couvrir : c'est-à-dire qu'à ce prix il est effectivement demandé tout autant de la marchandise qu'il en est offert. Cela ne vaut cependant pas seulement lors de la vente à la valeur de marché normale, mais pour tout prix de marché, même un prix divergent, irrégulier. En outre, chacun, et Marx tout aussi bien, sait fort bien que l'offre et la demande sont des grandeurs élastiques. Outre la demande et l'offre qui parviennent effectivement à l'échange, il existe toujours encore une demande et une offre « exclues » ; une quantité de gens qui désirent eux aussi la marchandise pour leur besoin, mais qui ne veulent ou ne peuvent offrir le prix offert par leurs concurrents plus puissants, et une quantité de gens qui seraient eux aussi disposés à livrer la marchandise demandée, mais seulement à des prix plus élevés que ceux qui entrent en question sur le marché présent. Or le mot selon lequel l'offre et la demande « se couvrent » ne vaut nullement pour la demande et l'offre entières, mais seulement pour la partie qui réussit. Mais enfin c'est aussi une chose connue que la mécanique du marché trouve précisément sa tâche dans la sélection de la partie qui réussit hors de la demande totale et de l'offre totale, et que le moyen le plus important de cette sélection est la formation des prix. Il ne peut être acheté plus de marchandises qu'il n'en est vendu. Il ne peut donc, des deux côtés, parvenir au but qu'un nombre égal de candidats (c'est-à-dire de candidats pour un nombre égal de marchandises). La sélection de ce nombre égal s'opère maintenant en ceci que le prix est porté automatiquement à un niveau par lequel les excédentaires des deux côtés sont exclus, de sorte que le prix soit à la fois trop élevé pour les acheteurs excédentaires et trop bas pour les vendeurs excédentaires. À la détermination de ce niveau de prix participent maintenant non seulement les concurrents qui parviennent au but, mais aussi les rapports des candidats exclus,22 et c'est déjà pour cette raison qu'il est faux de conclure, de l'égalité de la partie de l'offre et de la demande qui parvient au but, à une suppression totale de l'effet qui émane de l'offre et de la demande en général.
Mais cela est aussi faux pour une autre raison encore. Admettons même que seule la partie qui réussit, quantitativement en équilibre, de l'offre et de la demande, ait à voir avec la formation des prix : c'est alors une supposition tout à fait erronée et antiscientifique que des forces qui se tiennent précisément en équilibre « cesseraient » de ce fait « d'agir ». Au contraire, leur effet est justement l'état d'équilibre atteint, et lorsqu'il s'agit d'expliquer cet état d'équilibre avec toutes ses particularités, parmi lesquelles figure de manière éminente le niveau auquel l'équilibre a été trouvé, cela ne peut se faire, comme le pense Marx, seulement « autrement que par l'intervention des deux forces », mais cela ne peut au contraire se faire que par l'intervention des forces qui se tiennent en équilibre. De tels propositions abstraites peuvent du reste être rendues évidentes de la manière la plus frappante par un exemple pratique.
Faisons monter un ballon. Chacun sait que le ballon monte alors et parce qu'il est rempli d'un gaz qui est plus léger que l'air atmosphérique. Mais il ne monte pas à l'infini, seulement jusqu'à une certaine hauteur, à laquelle il demeure ensuite en suspension, tant que d'autres influences, comme l'échappement du gaz, etc., ne modifient pas la situation. Comment donc se règle, et par quels facteurs se détermine cette hauteur de montée ? Cela aussi est tout à fait clair et transparent. La densité de l'air atmosphérique décroît vers le haut. Le ballon ne monte qu'aussi longtemps que la densité de la couche d'air qui l'entoure justement est encore plus grande que sa propre densité, et il cesse de monter lorsque sa propre densité et la densité de la couche d'air environnante se tiennent précisément en équilibre. Le ballon montera donc d'autant plus haut que la densité de son gaz de remplissage est moindre, et que le même degré de densité se rencontre dans une couche d'air d'autant plus élevée pour l'air atmosphérique. Dans ces circonstances, il saute aux yeux que l'explication de la hauteur de montée ne peut absolument pas s'obtenir autrement que par le recours aux rapports réciproques de densité du ballon d'une part et de l'air atmosphérique d'autre part.
Mais comment la chose se présenterait-elle selon l'univers d'idées marxien ? À la hauteur de montée atteinte, les deux forces, densité du ballon et densité de l'air environnant, se tiennent précisément en équilibre. Elles « cessent de ce fait d'agir », elles « cessent d'expliquer quoi que ce soit », elles « n'agissent pas sur la hauteur de montée », et si nous voulons donc expliquer cette dernière, nous devons l'« expliquer autrement que par l'intervention de ces deux forces » ! Oui, mais par quoi donc ?!
Ou bien, lorsqu'une balance décimale, en pesant un corps, indique 50 kilos, comment cet état de la balance peut-il être expliqué ? Non par le rapport de la pesanteur du corps à peser d'une part et du poids servant à la pesée d'autre part, car ces deux forces se tiennent précisément en équilibre à l'état considéré de la balance, cessent donc d'agir, et de leur rapport rien ne peut absolument être expliqué, pas même l'état de la balance !
Je crois que l'erreur est assez claire, comme ne l'est pas moins le fait que la même espèce d'erreur est au fondement des exposés dans lesquels Marx raisonne pour écarter l'influence de l'offre et de la demande sur le niveau des prix durables. Que d'ailleurs aucun malentendu ne naisse : il n'est nullement dans mon opinion que le recours à la formule de l'offre et de la demande contienne déjà une explication complète et satisfaisante des prix durables. Au contraire, mon opinion, souvent et longuement exprimée ailleurs, va en ce sens qu'il faut analyser exactement les éléments qui ne sont désignés, par ce slogan, que de manière grossièrement résumée, établir exactement la nature et la mesure de leur influence réciproque et, de cette manière, parvenir aussi à la connaissance de ces éléments auxquels revient une influence spéciale précisément sur le niveau durable des prix. Mais pour cette explication plus approfondie, l'influence du rapport de l'offre et de la demande sur la formation des prix, que Marx écarte par son raisonnement, est un chaînon intermédiaire indispensable : elle ne court pas à côté de lui, mais conduit en plein à travers lui.
Reprenons notre fil. Nous avons vu à divers signes combien Marx s'efforce de faire passer à l'arrière-plan, dans son système, l'influence de l'offre et de la demande. Or se présente à lui, lors de ce tournant remarquable que son système prend après le premier quart du troisième volume, la tâche d'expliquer pourquoi les prix durables des marchandises ne gravitent pas selon la quantité de travail incorporée, mais selon les « prix de production » qui en divergent.
Comme la force qui réalise cela, il désigne — la concurrence. La concurrence égalise les taux de profit, originellement différents pour les diverses branches de production selon la différente composition organique des capitaux, en un taux de profit moyen général,23 et, en relation avec cela, les prix doivent à la longue graviter selon les prix de production qui rapportent un même profit moyen.
Établissons rapidement quelques points qui sont d'importance pour l'appréciation de cette explication.
Il est clair, premièrement, que le recours à la concurrence ne signifie quant au contenu rien d'autre que le recours à l'effet de l'offre et de la demande. Dans ce passage, déjà présenté par nous une fois plus haut, dans lequel Marx décrit de la manière la plus concise le processus d'égalisation du taux de profit par la concurrence des capitaux (III, 175 s.), il fait en effet aussi opérer ce processus tout à fait expressément par « un rapport tel de l'offre à la demande que le profit moyen devienne le même dans les diverses sphères de production, et que par conséquent les valeurs se transforment en prix de production ».
Deuxièmement, il est établi que, dans ce processus, il ne s'agit pas de simples oscillations autour du centre de gravitation correspondant à la théorie de la valeur des deux premiers volumes, à savoir autour du temps de travail incorporé, mais de la déviation définitive des prix vers un autre centre de gravitation durable, à savoir le prix de production.
Et désormais question se presse sur question.
Si, selon Marx, le rapport de la demande et de l'offre ne peut exercer absolument aucun effet sur le niveau du prix durable, comment la « concurrence », qui est identique précisément à ce rapport, peut-elle être la force qui déplace le niveau des prix durables, du niveau des « valeurs » vers le niveau des prix de production qui en diverge si fortement ?
Dans cet appel forcé et contraire à la théorie à la concurrence comme au deus ex machina, qui pousse les prix durables du centre de gravitation conforme à la théorie de la quantité de travail incorporée vers un autre centre de gravitation, ne perce-t-il pas plutôt involontairement l'aveu que les « forces motrices sociales » qui gouvernent la vie effective enferment et font valoir en elles quelques facteurs déterminants élémentaires des rapports d'échange, qui ne se laissent pas réduire au temps de travail, et que par conséquent l'analyse de la théorie originelle, qui ne distillait rien d'autre que le temps de travail comme ce qui est au fondement des rapports d'échange, était une analyse incomplète, ne correspondant pas aux faits ?
Et de plus : Marx nous a dit lui-même, et nous avons bien gravé ce passage dans notre mémoire,24 que les marchandises ne s'échangent à peu près selon leurs valeurs que lorsqu'il existe une concurrence vive ; il a donc invoqué alors la concurrence comme un facteur qui a la tendance de pousser les prix des marchandises vers leurs « valeurs ». Et voici que nous apprenons maintenant à connaître la concurrence comme une force qui, au contraire, écarte les prix des marchandises de leurs « valeurs » et les pousse vers les prix de production ! Existe-t-il, pour ces affirmations qui se trouvent de surcroît dans un seul et même chapitre, le dixième chapitre du troisième livre, vraisemblablement destiné à une fatale célébrité, une conciliation possible ? Et si Marx avait peut-être cru trouver la conciliation dans le fait que l'une des propositions vaut pour les états primitifs, l'autre pour la société moderne développée — ne devons-nous pas lui objecter qu'il a, dans le premier chapitre de son œuvre, introduit sa théorie de la valeur-travail non pas à partir des conditions d'une robinsonnade, mais à partir de celles de sociétés « dans lesquelles règne le mode de production capitaliste » et dont « la richesse apparaît comme une immense accumulation de marchandises » ? Et n'exige-t-il pas aussi, dans toute son œuvre, que nous percevions et jugions les conditions de nos sociétés modernes à la lumière de sa théorie du travail ? Mais si nous demandons où, selon ses propres affirmations, il faut chercher le domaine de validité de sa loi de la valeur dans la société moderne, nous cherchons tout à fait en vain. Car ou bien il n'existe aucune concurrence : alors les marchandises ne s'échangent absolument pas selon leurs valeurs, d'après Marx II, 156 et suiv. ; ou bien la concurrence agit : alors elles s'échangent encore bien moins selon leurs valeurs, mais selon leurs prix de production, d'après Marx III, 176 !
Ainsi s'accumulent, dans le funeste dixième chapitre, contradiction sur contradiction. Je ne veux pas allonger encore la recherche déjà si longuement filée en énumérant aussi toutes les contradictions et inexactitudes mineures dont fourmille ce chapitre. Je crois que quiconque lit ce chapitre sans préjugé aura le sentiment qu'il s'écarte pour ainsi dire de son genre. Au lieu du mode d'expression rigoureux, dense et prudent, au lieu de la logique inébranlable à laquelle nous ont habitués les morceaux brillants de l'œuvre de Marx, nous trouvons ici de l'incertitude et un caractère décousu, non seulement dans l'argumentation, mais jusque dans l'emploi des termes techniques. Comme est frappante, par exemple, la conception sans cesse changeante de la demande et de l'offre, qui sont tantôt considérées tout à fait justement comme des grandeurs élastiques comportant des différences d'intensité, tantôt en revanche, suivant le plus mauvais modèle d'une « économie vulgaire » depuis longtemps dépassée, comme de simples quantités ; ou combien est insatisfaisant et peu conséquent l'exposé sur les facteurs qui régissent la valeur de marché lorsque les différentes parties de la masse de marchandises venant sur le marché sont produites dans des conditions de production inégales, et ainsi de suite !
La cause de ce phénomène ne saurait être trouvée dans le seul fait que ce chapitre a été écrit par un Marx vieillissant, car on trouve encore aussi, dans des parties plus tardives, mainte exposition magnifiquement rédigée. Et ce funeste chapitre, à la teneur duquel des allusions obscures étaient déjà disséminées dans le premier livre,³⁹ a dû lui aussi être conçu de bonne heure. Marx écrit plutôt ici de manière confuse et flottante parce qu'il ne lui était pas permis d'écrire clairement et nettement sans tomber dans la contradiction ouverte et la rétractation. S'il avait, ici, là où il prenait pour point de départ les rapports d'échange réels, observables dans la vie effective, projeté sa lumière dans ces rapports avec le même sérieux et la même rigueur avec lesquels il a poursuivi, durant deux livres, son hypothèse de la valeur-travail jusque dans ses ultimes conséquences logiques ; s'il avait, ici, donné un contenu scientifique au mot d'ordre de la « concurrence » par une analyse économico-psychologique soigneuse des « forces motrices sociales » qui parviennent à l'efficacité sous ce nom collectif ; s'il n'avait, ici, eu ni cesse ni repos tant que quelque chaînon intermédiaire restait inexpliqué, quelque conséquence non poursuivie jusqu'au bout, ou quelque relation apparaissait obscure ou contradictoire — et presque chaque mot de son dixième chapitre actuel appelle une telle recherche ou élucidation plus profonde —, alors il aurait été poussé, pas à pas, à l'établissement d'un système tout autre par son contenu, et la contradiction ouverte et la rétractation des propositions cardinales de son système originel n'auraient pu être évitées. Elles ne pouvaient être évitées que par le voile, par le flou et l'obscurité — Marx a dû, sinon le savoir, du moins le sentir instinctivement, lorsqu'il a expressément refusé « l'analyse plus approfondie des forces motrices sociales ».
Et par là, je crois, se trouve aussi désigné l'alpha et l'oméga de toutes les erreurs, contradictions et obscurités de Marx. Son système ne garde aucun contact solide et fermé avec les faits. Ce n'est ni par une saine empirie ni par une solide analyse économico-psychologique que Marx a tiré des faits les fondements de son système ; il le fonde au contraire sur un terrain pas plus ferme que celui d'une dialectique raide et empesée. Voilà le grand péché que Marx dépose dans le berceau de son système. De lui jaillit tout le reste avec nécessité. Le système est ordonné selon une certaine direction, les faits courent dans une autre et lui barrent la route tantôt ici, tantôt là. Là, le péché originel engendre chaque fois un péché nouveau. Le heurt ne doit pas devenir manifeste : alors ou bien on enveloppe la chose dans l'obscurité ou le flou, ou bien on plie et l'on tord par des artifices dialectiques semblables à ceux du début, ou bien, là où rien de tout cela ne sert, on se contredit. Tel est le signe sous lequel se place le dixième chapitre du troisième livre de Marx : il apporte la mauvaise récolte longtemps différée, qui devait nécessairement croître de la mauvaise semence !
L'APOLOGIE DE WERNER SOMBART
En Werner Sombart, Marx a récemment ⁴⁰ trouvé un apologiste aussi chaleureux qu'ingénieux, dont l'apologie présente cependant un trait singulier. Pour pouvoir en effet défendre la doctrine de Marx, il a d'abord dû lui prêter une interprétation nouvelle.
Allons directement à l'essentiel. Sombart concède, et apporte lui-même des arguments très pénétrants à l'appui,⁴¹ que la loi de la valeur de Marx est fausse si on la soutient avec la prétention qu'elle corresponde à la réalité empirique. Il dit de la valeur de Marx (p. 573) qu'elle « n'entre pas en apparition dans le rapport d'échange des marchandises produites de façon capitaliste », qu'elle « ne désigne pas, par exemple, le point… vers lequel gravitent les prix de marché », qu'elle « ne joue pas davantage de rôle, par exemple comme facteur de distribution dans la répartition du produit annuel social », qu'elle « n'entre nulle part en apparition » (p. 577). La « valeur effarouchée » n'a bien plutôt qu'« un seul lieu de refuge : la pensée du théoricien économique… Si l'on veut un mot d'ordre pour caractériser la valeur de Marx, c'est celui-ci : sa valeur n'est pas un fait empirique, mais un fait de pensée » (p. 574).
Ce que cette « existence de pensée » doit signifier au sens de Sombart, nous le verrons à l'instant. Mais auparavant, il nous faut encore nous arrêter un moment à l'aveu que la valeur de Marx n'a aucune existence dans le monde effectif des apparences. Je suis quelque peu curieux de savoir si les marxistes ratifieront cette concession. On peut à bon droit en douter, puisque Sombart lui-même a déjà dû citer une voix issue du camp marxiste qui, suscitée par une remarque de C. Schmidt, a protesté par avance contre une telle conception. « La loi de la valeur n'est pas… une loi de notre pensée ; … la loi de la valeur est bien plutôt de nature très réelle, c'est une loi naturelle de l'action humaine. »⁴² Et que Marx lui-même eût ratifié cette concession, je le tiens également pour très douteux. C'est de nouveau Sombart lui-même qui, avec une franchise digne de reconnaissance, soumet au lecteur toute une série de passages de Marx qui rendent cette interprétation difficile.⁴³ Pour ma part, je la tiens pour proprement inconciliable avec la lettre comme avec l'esprit de la doctrine de Marx.
Qu'on lise donc seulement, sans préjugé, les développements dans lesquels Marx élabore sa théorie de la valeur. Sa recherche commence, de façon expresse, sur le terrain « des sociétés organisées de façon capitaliste, dont la richesse est une immense accumulation de marchandises », par l'analyse de la marchandise (I, 9). Pour « se mettre sur la piste » de la valeur, il part du rapport d'échange de la marchandise. Du rapport d'échange réel, demandé-je, ou d'un rapport rêvé ? S'il avait dit ou pensé ce dernier, sans doute aucun lecteur n'aurait-il jugé que cela valait la peine de poursuivre une spéculation aussi médiocre. En réalité, il se réfère, comme il ne pouvait d'ailleurs en aller autrement, sur le ton le plus catégorique, aux phénomènes du monde économique réel. Le rapport d'échange de deux marchandises, dit-il, est toujours représentable dans une équation, par ex. 1 quarter de blé = a quintaux de fer. « Que dit cette équation ? Qu'un élément commun de même grandeur existe dans les deux choses, et que chacune des deux, en tant que valeur d'échange, doit être réductible à ce tiers » — lequel tiers, comme nous l'apprenons à la page suivante, est du travail de quantité égale.
Lorsqu'on parle sur ce ton, disant que dans les choses mises à égalité l'une avec l'autre dans l'échange existe du travail de quantité égale, et qu'elles doivent être réductibles à des quantités de travail égales, on élève sans doute la prétention que les relations ici énoncées se trouvent non seulement dans la pensée, mais dans le monde réel. Que l'on songe seulement : l'argumentation de Marx d'alors aurait été tout à fait impossible s'il avait voulu poser, à côté, pour les rapports d'échange réels, la doctrine que des produits de quantités de travail inégales s'échangent par principe l'un contre l'autre.
S'il avait laissé place à cette pensée — et c'est précisément en ce qu'il ne lui a pas laissé place que réside la rupture avec les faits que je lui reproche —, sa conclusion aurait dû tourner tout autrement. Ou bien il aurait dû déclarer que la prétendue mise à égalité dans l'échange n'est pas une véritable équation et ne permet pas de conclure à l'existence d'un « élément commun de même grandeur » dans les choses échangées ; ou bien il aurait dû conclure que l'élément commun cherché, de grandeur égale, n'est ni ne peut être le travail ! Mais il lui était impossible de continuer à conclure comme il l'a fait !
Et dans la suite aussi, Marx parle en d'innombrables occasions, sur le ton du réel, du fait que sa « valeur » est à la base des rapports d'échange, et cela de telle sorte que des produits de quantité de travail égale, que des « équivalents » s'échangent l'un contre l'autre.25 Il revendique en de nombreux passages, en partie cités par Sombart lui-même,⁴⁵ pour sa loi de la valeur le caractère et aussi la puissance d'une loi naturelle qui s'impose dans le monde effectif « avec violence, comme par exemple la loi de la pesanteur quand la maison vous croule sur la tête ».26 Même dans le troisième livre, il développe tout à fait expressément les conditions effectives (elles reviennent à une concurrence vive de part et d'autre, voir plus haut) qui doivent être données « pour que les prix auxquels les marchandises s'échangent l'une contre l'autre correspondent à peu près à leurs valeurs », et il ajoute encore l'explication que cela « ne signifie naturellement que ceci : que leur valeur est le point de gravitation autour duquel tournent leurs prix » (III, 156 et suiv.).
Notons seulement en passant que Marx cite aussi souvent avec approbation des auteurs plus anciens qui avaient affirmé la proposition selon laquelle la valeur d'échange des biens est déterminée par le travail qui y est incorporé, et l'avaient affirmée, sans aucun doute, comme une proposition correspondant aux rapports d'échange réels.27
Sombart lui-même enregistre en outre une argumentation de Marx dans laquelle celui-ci revendique tout à fait expressément la vérité « empirique » et « historique » pour sa loi de la valeur (III, 155 en liaison avec III, 175 et suiv.).
Et enfin : quelle signification auraient donc les efforts convulsifs de Marx que nous avons décrits, pour montrer que, malgré la théorie des prix de production, sa loi de la valeur domine les rapports d'échange effectifs, en régulant d'une part le « mouvement des prix » et d'autre part les prix de production eux-mêmes, s'il n'avait voulu revendiquer pour sa loi de la valeur qu'une validité de pensée et non une validité effective ?
Bref, je crois que Marx n'a ni enseigné lui-même, ni pu enseigner sa théorie de la valeur-travail dans le sens plus modeste que Sombart veut maintenant lui prêter, si le tissu de déductions logiques sur lequel il fonde sa théorie devait avoir un sens à peu près raisonnable. Du reste, c'est là une affaire dont Sombart peut débattre avec les partisans de la doctrine de Marx. Pour ceux qui, comme moi, tiennent la théorie de la valeur de Marx pour manquée, elle est complètement indifférente. Car ou bien Marx a affirmé sa loi de la valeur au sens prétentieux qu'elle correspond à la réalité — alors nous accusons réception avec assentiment de la déclaration de Sombart selon laquelle, affirmée en ce sens, elle est fausse. Ou bien Marx ne lui a pas attribué lui-même une validité effective — alors, à mon avis, on ne saurait absolument construire aucun sens dans lequel elle pourrait mener une existence scientifiquement importante. Pratiquement et théoriquement, c'est un zéro.
Sur ce point, certes, Sombart est d'un autre avis. Donnant volontiers suite à une invitation expresse de ce savant plein d'esprit, qui attend d'un combat d'opinions frais et « joyeux » ce qu'il y a de meilleur pour le progrès de la science, je suis avec plaisir disposé à débattre aussi de ce point avec lui. Je le fais toutefois avec la conscience de ne plus me mouvoir, ce faisant, sur le terrain de la « critique de Marx » que, sur la base de la nouvelle interprétation, il m'invitait à réviser, mais de pratiquer exclusivement la « critique de Sombart ».
Que doit donc signifier, chez Sombart, l'existence de la valeur comme « fait de pensée » ? Elle doit signifier que « le concept de valeur est un auxiliaire de notre pensée, dont nous nous servons pour nous rendre intelligibles les phénomènes de la vie économique ». Plus précisément déterminée, la prestation de la représentation de valeur est « de nous faire apparaître, dans une détermination quantitative, les marchandises qualitativement différentes en tant que biens d'usage. Il est clair que je remplis ce postulat en pensant le fromage, la soie et le cirage à chaussures comme de simples produits de travail humain abstrait et en ne les rapportant que quantitativement les uns aux autres en tant que quantités de travail, dont la grandeur est déterminée par le tiers commun qu'ils contiennent, mesurable en longueurs de temps ».⁴⁸
Jusque-là, à un certain crochet près, tout est en ordre. Il est certes en soi licite, à des fins scientifiques déterminées, de faire abstraction de toutes sortes de différences que présentent les choses dans l'une ou l'autre direction, et de ne les considérer que selon une propriété unique qui leur est commune et dont la communauté fournit le terrain de la comparabilité, de la commensurabilité, etc. Tout à fait de même, la dynamique mécanique fait par exemple à bon droit, pour beaucoup de ses problèmes, entièrement abstraction de la forme, de la couleur, de la densité, de la structure différentes des corps en mouvement et ne voit en eux que des masses : boules de billard heurtées, boulets de canon volants, enfants courant, trains de chemin de fer roulant, pierres tombant, corps célestes filant dans l'espace, n'entrent alors en considération que comme des masses en mouvement. Il peut donc tout autant être permis et opportun de se représenter le fromage, la soie et le cirage à chaussures comme de « simples produits de travail humain abstrait ».
Le crochet commence en ce que Sombart, avec Marx, revendique pour cette représentation le nom de représentation de valeur. Ce procédé admet — pour procéder de façon tout à fait exhaustive — deux interprétations concevables. Comme on sait, le nom de valeur, dans ses deux nuances de valeur d'usage et de valeur d'échange, sert déjà, tant dans la langue scientifique que dans la langue populaire, à désigner des phénomènes tout à fait déterminés. Or cette dénomination peut soit avoir été faite avec la prétention que la propriété des choses, seule prise en considération, d'être produit du travail, représente le moment décisif pour les phénomènes de valeur au sens scientifique habituel, donc par ex. pour les phénomènes de valeur d'échange ; soit cette dénomination peut avoir été faite sans cette arrière-pensée, comme une appellation purement arbitraire, appellations pour lesquelles il n'existe hélas aucune loi stricte et contraignante, mais seulement l'opportunité et le tact pour fil conducteur.
Si la seconde interprétation était exacte, si donc la dénomination du « travail incorporé » comme « valeur » n'était pas liée à la prétention que le travail incorporé est l'essence de la valeur d'échange, alors la chose serait bien anodine. Il n'y aurait là rien d'autre qu'une abstraction parfaitement licite, jointe à une nomenclature certes aussi peu pratique, inopportune et trompante que possible. Ce serait à peu près comme si un physicien s'avisait soudain de désigner les différents corps qu'il conçoit, sous abstraction de la forme, de la couleur, de la structure, etc., comme de simples masses, sous le nom de « forces vives » ; nom qui, comme on sait, possède déjà un droit de cité assuré en ce sens qu'il désigne une fonction de masses et de vitesses, donc quelque chose de fort différent de la simple masse. Il n'y aurait quoi qu'il en soit ici aucune erreur scientifique, mais seulement une grossière (et certes pratiquement fort dangereuse) inopportunité dans la nomenclature.
Mais ce n'est manifestement pas ainsi que la chose se présente dans notre cas ; ni chez Marx, mais pas non plus chez Sombart. Et c'est par là que notre crochet commence à grandir.
Mon honorable adversaire m'accordera certainement que l'on ne saurait faire n'importe quelle abstraction pour n'importe quel objectif scientifique. Il serait par exemple manifestement inadmissible de fonder également l'examen des problèmes optiques ou acoustiques sur la conception des différents corps comme « simples masses », conception justifiée pour certains problèmes dynamiques. Au sein même de la dynamique mécanique, il est assurément inadmissible de maintenir l'abstraction de la forme et de l'état d'agrégation, par exemple lors du développement de la loi du coin. Ces exemples montrent que, dans la science, les « pensées » et la « logique » elles aussi ne sauraient s'éloigner des faits de manière tout à fait illimitée. Pour elles aussi vaut la maxime : « Est modus in rebus, sunt certi denique fines ». Et ces « limites déterminées », je crois pouvoir les désigner, sans avoir à craindre une objection de mon estimable adversaire, en ces termes : que l'on ne peut chaque fois faire abstraction que des particularités qui sont sans pertinence pour le phénomène à soumettre à l'investigation, nota bene réellement, effectivement sans pertinence. On doit en revanche conserver dans le reste à soumettre à la considération ultérieure, en quelque sorte le squelette de la représentation, tout ce qui est effectivement pertinent dans la direction concrète.
Faisons-en l'application à notre cas.
La doctrine marxienne fonde, de la manière la plus appuyée, l'investigation scientifique et l'appréciation des rapports d'échange des marchandises sur la conception des marchandises comme « simples produits ». Sombart l'approuve et va même, dans des expressions quelque peu indéterminées que, précisément à cause de leur indétermination, je ne veux pas davantage lui contester, jusqu'à considérer les fondements de toute l'« existence économique » des hommes à la lumière de cette abstraction.⁴⁹
Que le travail incorporé soit l'unique élément pertinent dans la première direction, ou même dans la seconde, Sombart lui-même n'ose pas même l'affirmer. Il se contente d'affirmer que cette conception met en relief le « fait économiquement le plus pertinent objectivement ».⁵⁰ Cette affirmation, je ne veux nullement la contester. Seulement, on ne saurait vouloir lui prêter le sens que les autres faits pertinents à côté du travail seraient d'une importance si profondément subordonnée qu'on pourrait, en raison de leur insignifiance, les négliger entièrement ou presque entièrement. Rien ne serait plus faux que cela. Pour l'existence économique des hommes, il est par exemple pertinent au plus haut degré que le pays qu'ils habitent ressemble davantage à la plaine du Rhin, ou bien au Sahara ou au Groenland ; et il est aussi d'une importance considérable que le travail des hommes soit ou non soutenu par une réserve de biens accumulée depuis longtemps, moment qui d'ailleurs ne se laisse pas non plus tout à fait purement résoudre en travail seul. Plus encore, en ce qui concerne les rapports d'échange, le travail n'est très certainement pas, pour certains biens, comme par exemple pour les vieux troncs de chêne, pour les gisements de charbon, pour les terrains, la circonstance objectivement la plus pertinente ; et même si l'on peut concéder ce dernier point pour la masse principale des marchandises, il faut néanmoins souligner avec force que les autres facteurs déterminants à côté du travail exercent eux aussi une influence si considérable que les rapports d'échange effectifs s'écartent tout de même très sensiblement de la ligne qui correspondrait au seul travail incorporé.
Mais si, pour les rapports d'échange et la valeur d'échange, le travail n'est pas le facteur seul pertinent, mais seulement un facteur pertinent, fût-il le plus puissant, à côté d'autres, en quelque sorte un primus inter pares, alors il est, d'après ce qui a été dit plus haut, tout simplement inexact et illicite de fonder sur le travail seul une « représentation de la valeur » destinée à la valeur d'échange ; tout aussi inexact et illicite que si un physicien voulait fonder la « force vive » sur la seule masse des corps et éliminer entièrement de son calcul, par abstraction, leur vitesse.
Je suis vraiment étonné que Sombart n'ait pas vu ou ressenti cela, d'autant plus que, dans la formulation de son opinion, il emploie par hasard des expressions qui sont, je dirais, d'une incongruité si provocante avec ses propres prémisses qu'on serait tenté de croire qu'il aurait dû trébucher sur cette incongruité manifeste. Il est parti de l'idée que le caractère des marchandises comme produits du travail social représente en elles le fait économiquement le plus pertinent objectivement, le justifie par le fait que l'approvisionnement des hommes en biens économiques, « les conditions naturelles étant posées comme égales », dépend principalement du développement de la force productive sociale du travail, et en tire la conclusion que ce fait trouve son expression économique « adéquate » dans la représentation de la valeur fondée sur le travail seul. Il répète cette pensée deux fois, aux p. 576 et 577, en une tournure quelque peu différente, l'expression « adéquate » revenant toutefois chaque fois inchangée.
Je demande maintenant : n'est-il pas au contraire manifeste que la représentation de la valeur fondée sur le travail seul n'est pas adéquate à la prémisse selon laquelle le travail n'est que le plus pertinent parmi plusieurs faits pertinents, mais qu'elle la dépasse de loin ? Elle ne serait adéquate que si l'on avait pu affirmer comme prémisse que le travail est le fait seul pertinent. Mais cela, Sombart ne l'a nullement affirmé. Son affirmation dit seulement que le travail signifie beaucoup, qu'il signifie plus que tout autre facteur pour les rapports d'échange et pour toute l'existence humaine ; et pour cet état de fait, la formule marxienne de la valeur, selon laquelle le travail seul signifie tout, n'est certes pas davantage une expression adéquate qu'il ne serait adéquat de poser un seul pour 1+1/2+1/4 !
Mais l'affirmation de la représentation « adéquate » de la valeur n'est pas seulement effectivement inexacte ; derrière elle se tapit aussi, me semble-t-il — chez Sombart assurément de manière inconsciente —, un peu de malice. Sombart a en effet, par la concession expresse que la valeur marxienne ne supporte pas l'épreuve des faits, réclamé pour la « valeur traquée » un asile dans la « pensée du théoricien de l'économie ». Mais de ce territoire protégé, il fait soudain une sortie tout à fait élégante dans le monde des faits lorsqu'il revendique de nouveau pour sa représentation de la valeur qu'elle soit adéquate au fait objectivement le plus pertinent, ou, en des termes encore plus exigeants, qu'en elle « un fait technique dominant objectivement l'existence économique de la société humaine a trouvé son expression économique adéquate » (p. 577).
Je crois que c'est là un procédé contre lequel on est en droit de protester. C'est l'un ou l'autre ! Ou bien l'on veut revendiquer pour la valeur marxienne qu'elle corresponde aux faits : qu'on tienne alors aussi cette affirmation au premier rang de la ligne de feu, sans chercher, derrière une pleine et rigoureuse épreuve des faits, à se couvrir par la position selon laquelle on ne voudrait nullement affirmer un fait empirique, mais seulement construire un « auxiliaire de notre pensée ». Ou bien l'on cherche à se couvrir derrière ce rempart protecteur, on se dérobe à la rigoureuse épreuve des faits : qu'on n'essaie alors pas, par le détour d'affirmations vagues et incidentes, de revendiquer de nouveau pour la valeur marxienne une espèce de validité empirique qui ne lui reviendrait légitimement que si elle avait passé l'épreuve des faits expressément refusée. La tournure de l'« expression adéquate au fait dominant » ne signifie en effet rien d'autre que ceci : que Marx, pour l'essentiel, a aussi empiriquement raison. Bien. Si Sombart ou quiconque veut l'affirmer, qu'il l'affirme ouvertement, qu'il laisse de côté l'intermède du fait simplement « mental » et qu'il se présente en revanche clairement et nettement à l'épreuve des faits ; celle-ci montrera bien combien ou combien peu les faits complets diffèrent de l'« expression adéquate au fait dominant ». Mais jusque-là, je crois pouvoir me contenter de la constatation que, chez Sombart non plus, nous n'avons pas affaire à la variante anodine d'une abstraction autorisée et seulement dénommée de manière inexacte, mais à une avancée prétentieuse dans le domaine d'affirmations de fait, pour lesquelles une preuve n'a pas été apportée, ni même tentée, mais évitée.
À un autre égard également, Sombart s'est, je crois, approprié avec trop peu de critique personnelle une affirmation indûment prétentieuse de Marx. Je veux dire l'affirmation selon laquelle la conception des marchandises comme « simples produits » du travail social offre la seule possibilité de mettre les marchandises en relation quantitative pour notre pensée, de les rendre « commensurables » et donc de rendre seulement les phénomènes du monde économique « accessibles » à notre pensée.28 Sombart voudrait-il y tenir même après examen critique ? Penserait-il vraiment que nous ne pouvons rendre les rapports d'échange accessibles à notre pensée scientifique que sur la base du concept marxien de valeur, ou bien pas du tout ? Je ne puis le croire. La fameuse démonstration dialectique de Marx, à la p. 12 du premier tome, ne saurait en effet avoir de force convaincante pour un Sombart. Sombart voit et sait aussi bien que moi que ce ne sont pas seulement les produits du travail, mais aussi les purs produits naturels qui sont mis en relation quantitative dans l'échange et qui sont donc pratiquement commensurables, tant entre eux qu'avec les produits du travail. Et ils ne devraient pas être commensurables pour notre pensée, sinon sur la base d'une caractéristique qui ne leur convient pas du tout et qui, chez les produits du travail eux-mêmes, est certes présente quant à l'espèce, mais inexacte quant à la grandeur, puisqu'on l'admet, les produits du travail ne s'échangent pas non plus selon le rapport du travail qui y est incorporé ? Cela ne devrait-il pas plutôt être, pour le théoricien impartial, un signe qu'on ne saurait méconnaître, indiquant que, malgré Marx, le véritable dénominateur commun, le véritable « commun » dans l'échange, reste encore à chercher, et à chercher dans une autre direction que celle prise par Marx ?
Ceci me conduit à un dernier point que je voudrais encore aborder à l'égard de Sombart. Sombart veut ramener en dernière instance, à un différend méthodologique de principes, l'opposition qui existe entre le système marxien d'une part et les conceptions des systèmes théoriques opposés, et notamment celles des économistes dits autrichiens, d'autre part. Marx serait le représentant d'un objectivisme extrême, nous autres représenterions un subjectivisme qui aboutit au psychologisme. Marx ne s'enquerrait pas des motifs qui déterminent les sujets économiques individuels dans leur manière d'agir, mais il rechercherait les facteurs objectifs, les « conditions économiques » « qui sont indépendantes de la volonté (je puis bien ajouter : souvent aussi du savoir) de l'individu » ; il chercherait à établir « ce qui se passe derrière le dos de l'individu par la puissance de rapports indépendants de lui ». Nous, en revanche, « essayons d'expliquer en dernier ressort les processus de la vie économique à partir de la psyché des sujets économiques » et « plaçons la régularité de la vie économique dans la motivation psychologique ».⁵²
C'est là assurément une remarque fine et spirituelle, dont l'essai de Sombart offre d'ailleurs une abondance. Mais elle ne me semble pas, malgré son noyau indubitablement juste, atteindre tout de même l'essentiel : ni rétrospectivement, pour l'explication du comportement antérieur des critiques de Marx à son égard, ni par suite prospectivement non plus, avec l'exigence d'une ère toute nouvelle de la critique de Marx, qui devrait à proprement parler n'être encore qu'amorcée, pour laquelle « les travaux préparatoires font même pour ainsi dire entièrement défaut »,⁵³ et pour laquelle il faudrait avant tout d'abord chercher une décision sur la question préalable méthodologique.⁵⁴
La chose me semble se présenter bien plutôt ainsi. Certes, la différence dans les méthodes de recherche, mise en évidence par Sombart, existe. Mais l'« ancienne » critique de Marx a, autant que je puis en juger par ma propre personne, combattu Marx non en raison du choix de sa méthode, mais en raison de ses fautes dans l'exercice de la méthode choisie. Pour les autres critiques de Marx, je n'ai pas le droit de parler, je dois donc parler de moi-même. Personnellement, je me tiens, dans la question de la méthode, à un point de vue semblable à celui qu'a soutenu, à l'égard des belles-lettres, ce littérateur qui déclarait admettre tout genre, à la seule exception du « genre ennuyeux ». J'admets toute méthode, à la condition qu'elle soit maniée de manière à ce qu'il en sorte quelque chose de juste. Je n'ai rien non plus à objecter contre la méthode objectiviste. Je crois qu'elle peut, même sur les domaines de phénomènes qui ont affaire à des actions humaines, procurer l'acquisition de connaissances réelles. J'accorde aussi tout à fait volontiers, et j'ai moi-même à l'occasion attiré l'attention sur des phénomènes semblables, que certains facteurs objectifs peuvent entrer en liaison régulière avec des actions humaines typiques, sans que l'influence du facteur en question pénètre elle-même clairement dans la conscience de ceux qui agissent régulièrement. Si par exemple la statistique fait apparaître que les suicides surviennent particulièrement nombreux en certains mois, à savoir en juillet et en novembre, ou que le nombre des mariages annuels monte et baisse avec la qualité de la récolte, je suis convaincu que la plupart des candidats au suicide, dont l'apport fait tant enfler la tangente des suicides des mois de juillet et de novembre, ne pensent nullement que c'est précisément juillet ou novembre, et qu'également, chez les candidats au mariage, la pensée des prix des denrées momentanément moins élevés ne joue aucun rôle immédiat dans leur résolution.29 Néanmoins, la mise au jour de tels liens objectifs a une valeur de connaissance indubitable.
Mais je dois ce faisant émettre certaines réserves qui, je crois, vont de soi. Premièrement, il me paraît clair que la connaissance de tels liens objectifs, sans la connaissance des chaînons intermédiaires subjectifs qui médiatisent la chaîne causale, ne signifie certes pas encore le degré le plus élevé de la connaissance, mais que la compréhension parfaite n'est médiatisée que par la connaissance des liens externes et internes. Et de ce fait, la question soulevée par Sombart, « si l'orientation objectiviste dans la science économique est fondée de manière exclusive ou complémentaire »,⁵⁶ me semble aussi se trouver tranchée, comme il va de soi, en ce sens que cette orientation ne peut être fondée que « de manière complémentaire ».
Deuxièmement, je crois — mais je ne veux pas en disputer ici comme d'une affaire d'opinion avec ceux qui pensent autrement — que, précisément pour le domaine économique, dans lequel nous avons affaire de manière si prépondérante à des actions humaines conscientes et calculées, de ces deux sources de la connaissance, la première, l'objectiviste, ne peut, même dans le meilleur des cas, apporter qu'une part bien pauvre et, surtout prise pour elle seule, tout à fait insuffisante de l'ensemble de la connaissance accessible.
Troisièmement enfin — et cela concerne spécialement la critique de Marx —, je dois exiger avec toute la fermeté que, lorsqu'on manie la méthode objectiviste, on la manie correctement. Qu'on constate des liens externes, objectifs, qui, à la manière du destin, avec ou sans le savoir, avec ou sans la volonté de ceux qui agissent, dominent leurs actions ; mais qu'on les constate alors correctement. Et cela, Marx ne l'a pas fait. Sa thèse fondamentale, selon laquelle le travail seul domine tous les rapports d'échange, il ne l'a ni constatée par voie objectiviste à partir du monde extérieur, tangible et objectif des faits — avec lequel elle est au contraire en contradiction —, ni dérivée de manière subjectiviste des motifs de ceux qui échangent, mais il l'a mise au monde comme l'avorton d'une dialectique telle qu'il n'en est peut-être jamais encore apparu de plus arbitraire et de plus étrangère aux faits dans l'histoire de notre science.
Et encore une chose. Marx n'est pas resté fidèle au mât « objectiviste ». Il n'a pu éviter de se réclamer aussi des motifs de ceux qui agissent comme d'une force efficiente de son système. Il le fait principalement par son recours à la « concurrence ». Est-ce alors trop demander que, s'il fait déjà des insertions subjectivistes dans son système, il les fasse correctement, à fond et sans contradiction ? Et contre cette exigence modeste, Marx a derechef contrevenu. Ces contraventions, qui, je le répète, n'ont rien à voir avec le choix de la méthode, mais qui sont proscrites sous le règne de toute méthode, ont été pour moi la raison pour laquelle j'ai combattu et combats la théorie marxienne comme erronée : elle représente, à mon avis, le seul genre illicite, le genre des théories fausses !
Je me tiens donc, et me tenais déjà depuis longtemps, au point de vue vers lequel Sombart veut faire passer une future critique de Marx encore à éveiller. Il pense « qu'il faudrait bien tenter une appréciation et une critique du système marxien de la manière suivante : l'orientation objectiviste dans la science économique est-elle fondée de manière exclusive ou complémentaire ? Si l'on avait répondu par l'affirmative à cette question, il faudrait alors par exemple demander plus avant : la méthode marxienne d'une détermination quantitative des faits économiques par l'auxiliaire mental du concept de valeur est-elle requise ? Si oui : le travail est-il le contenu correctement choisi du concept de valeur ? Si oui : la démonstration marxienne, la construction systématique, les conclusions, etc., sont-elles contestables ? »
J'ai répondu depuis longtemps, en faveur d'une légitimité « complémentaire » de la méthode objectiviste, à la première question préalable méthodologique. De même, il n'y avait et il n'y a pour moi aucun doute que, pour rester aux mots de Sombart, « une détermination quantitative des faits économiques par l'auxiliaire mental » d'un concept de valeur est également requise. Mais la troisième question, celle de savoir si le travail est le contenu correctement choisi de ce concept de valeur, je la tenais depuis longtemps pour résolument à nier, et la quatrième question, celle de savoir si la démonstration marxienne, les conclusions, etc., sont contestables, pour tout aussi résolument à affirmer.
Comment le monde en décidera-t-il finalement ? — Là-dessus je n'ai aucun doute. Le système marxien a un passé et un présent, mais pas d'avenir durable. De toutes les espèces de systèmes économiques, ce sont, je crois, celles qui, comme le système marxien, reposent sur un fondement dialectique creux, qui sont le plus sûrement vouées à la ruine. L'esprit humain se laisse momentanément, mais non durablement, impressionner par une rhétorique habile. À la longue, ce sont tout de même toujours les faits, le solide enchaînement non de mots et de phrases, mais de causes et d'effets, qui finissent par s'imposer. Dans le domaine des sciences de la nature, une œuvre comme celle de Marx serait aujourd'hui déjà une impossibilité. Dans les très juvéniles sciences sociales, elle a pu acquérir une influence, une grande influence, et ne la perdra probablement que lentement, fort lentement. Lentement, car elle a son appui le plus puissant non dans les têtes convaincues des adeptes, mais dans leurs cœurs, dans leurs désirs et leurs convoitises. Elle a en outre, dans le grand capital d'autorité qu'elle s'est acquis auprès de beaucoup de gens, de quoi se nourrir longtemps. J'ai dit dans les mots d'introduction de cet essai que Marx, comme écrivain, a eu beaucoup de chance. La circonstance la moins heureuse de son destin d'écrivain ne me paraît pas être que l'achèvement de son système ne parut que 10 ans après sa mort, presque trente ans après le premier tome. Si les doctrines et les constatations du troisième tome étaient tombées sous les yeux du lecteur encore impartial en même temps que le premier tome, il n'y aurait eu, je crois, que peu de lecteurs auxquels la logique du premier tome ne serait pas tout de même apparue quelque peu douteuse ! Aujourd'hui, une croyance en l'autorité enracinée depuis 30 ans forme un rempart contre la pénétration de la connaissance critique, rempart qui, certes, s'effritera sûrement, mais lentement seulement.
Mais même lorsque cela sera advenu, le socialisme ne sera certainement pas surmonté avec le système marxien ; ni le socialisme théorique ni le socialisme pratique. De même qu'il y a eu un socialisme avant Marx, il y en aura encore un après Marx. Pour ce qui, dans le socialisme, est porteur d'élan — et que, malgré toutes les exagérations, quelque chose en lui soit porteur d'élan, c'est ce que prouve non seulement le rafraîchissement indéniable que la théorie économique a gagné par l'apparition des théoriciens socialistes, mais aussi la fameuse « goutte d'huile sociale » dont les mesures de l'art politique pratique ont coutume aujourd'hui de s'oindre en tous lieux, et bien souvent certes non à leur détriment —, pour ce donc qui, dans le socialisme, est porteur d'élan, je le dis, ses sages têtes dirigeantes ne manqueront certainement pas de chercher en temps voulu le rattachement à un système scientifique plus viable. Elles chercheront à remplacer l'appui devenu vermoulu. Avec combien ou combien peu d'épuration des idées en fermentation, l'avenir le montrera. Peut-être, espérons-le, que la chose ne sera tout de même pas toujours simplement chassée en rond, mais qu'à cette occasion quelques erreurs seront secouées pour toujours et quelques connaissances définitivement ajoutées au trésor d'un savoir assuré et que la passion partisane elle-même ne mettra plus en doute.
Mais Marx affirmera une place durable dans l'histoire des sciences sociales, pour les mêmes raisons, avec le même mélange de mérite positif et négatif que son modèle Hegel. Tous deux furent personnellement des génies de la pensée. Tous deux ont, chacun dans son domaine, acquis une influence prodigieuse sur la pensée et le sentiment de générations entières, on peut presque dire sur l'esprit du temps lui-même. Et leur œuvre spécifiquement théorique fut chez l'un et l'autre un château de cartes : conçu avec un art extrême, édifié avec une fabuleuse force de combinaison en d'innombrables étages de pensée, maintenu ensemble avec une admirable puissance intellectuelle.
Notes
Footnotes
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Je cite toujours le tome I du Capital de Marx d'après l'édition (deuxième) de 1872, le tome II d'après l'édition de 1885, le tome III d'après celle de 1894, et, sauf mention contraire, on entend toujours par III la première section du tome III. ↩
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W. Sombart, lui aussi, dans l'exposé exemplaire, clair et bien ordonné qu'il a récemment donné du livre final du système de Marx dans l'Archiv für Soziale Gesetzgebung (vol. VII, cahier 4, p. 555 et suiv.), considère les propositions citées dans le texte comme celles qui contiennent la véritable réponse au problème posé (op. cit., p. 564). Nous aurons encore à nous occuper à plusieurs reprises dans la suite de cet article substantiel et plein d'esprit, dont je ne suis toutefois pas en mesure d'approuver de la même manière les conclusions critiques. ↩
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Voir son écrit cité plus haut, en particulier le paragraphe 13. ↩
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III, 156, tout à fait semblable au passage cité précédemment III, 158. ↩
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III, 175 et suiv. Cf. aussi les affirmations plus brèves III, 136, 151, 159 et souvent. ↩
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Zur Kritik des ök. Systems von Karl Marx, Archiv für soziale Gesetzgebung, vol. VII, p. 584–586. Je suis du reste tenu de souligner que Sombart n'entendait combattre Marx, par le passage cité, que sous condition, à savoir pour le cas où Marx aurait réellement lié à sa doctrine le sens que le texte lui attribue. Lui-même, dans sa tentative de sauvetage que j'ai déjà mentionnée une fois, lui suppose une autre interprétation, quelque peu exotique à mon avis, dont je traiterai encore spécialement plus loin. ↩
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Le prix de revient d'une marchandise ne se rapporte qu'au quantum de travail payé qu'elle contient : Marx III, 144. ↩
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Par ex. III, 187, où Marx souligne « qu'en toutes circonstances la hausse ou la baisse du salaire ne peut jamais affecter la valeur des marchandises… ». ↩
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Cf. III, 179 et suiv. ↩
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Ce membre, Marx ne l'a pas expressément inséré au passage cité. Son insertion va toutefois de soi. ↩
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Sur l'opinion divergente de W. Sombart, je prendrai encore position spécialement, comme déjà mentionné. ↩
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À savoir dans la mesure où il doit être médiatisé par le facteur « valeur totale », lequel, à mon sens, n'a rien à voir avec la quantité de travail incorporée. Mais comme, dans les membres suivants, apparaît aussi le facteur dépense de salaire, dans la détermination duquel la quantité de travail à rémunérer intervient certes comme élément, la quantité de travail trouve malgré tout aussi sa place parmi les motifs déterminants indirects du profit moyen. ↩
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Karl Knies objecte pertinemment à Marx : « Il n'apparaît, à l'intérieur de l'exposé de Marx, absolument aucune raison pour laquelle, aussi bien que l'équation : 1 quarter de blé = a quintaux de bois produit dans la forêt, ne devrait pas apparaître la seconde : 1 quarter de blé = a quintaux de bois ayant poussé à l'état sauvage = b arpents de sol vierge = c arpents de pâturage sur des prairies naturelles. » (Das Geld, 1ʳᵉ éd. p. 121, 2ᵉ éd. p. 157). ↩
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Dans une citation tirée de Barbou, la différence entre marchandises et choses se trouve même, dans ce même alinéa, encore une fois effacée : « L'une des sortes de marchandises vaut bien l'autre, si leur valeur d'échange est de grandeur égale. Il n'existe là aucune diversité ou possibilité de distinction entre des choses de valeur d'échange de grandeur égale ! » ↩
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Par ex. p. 15 à la fin : « Enfin, aucune chose ne peut être valeur sans être objet d'usage. Si elle est inutile, le travail qu'elle contient est inutile lui aussi, ne compte pas comme travail (sic !) et ne forme par conséquent aucune valeur. » — Sur l'erreur logique blâmée dans le texte, Knies avait déjà attiré l'attention. Voir « Das Geld », Berlin 1873, p. 123 et suiv. (2ᵉ éd. p. 160 et suiv.). De façon étrange, Adler (Grundlagen der Karl Marxschen Kritik, Tübingen 1887, p. 211 et suiv.) a mal compris mon argument lorsqu'il m'oppose que les belles voix ne sont pas des marchandises au sens de Marx. Il ne s'agissait nullement pour moi de savoir si les « belles voix » peuvent ou non être subsumées comme biens économiques sous la loi de la valeur de Marx, mais bien plutôt uniquement d'établir le modèle d'une déduction logique présentant le même défaut que celle de Marx. J'aurais tout aussi bien pu, pour cela, choisir un exemple n'ayant aucun rapport avec le domaine économique. J'aurais par ex. tout aussi bien pu démontrer que, selon la logique de Marx, le commun des corps bigarrés ne saurait résider Dieu sait dans quoi, mais non dans le mélange de plusieurs couleurs. Car un mélange de couleurs, par ex. blanc, bleu, jaune, noir, violet, vaut autant pour la bigarrure que tout autre mélange de couleurs, par ex. vert, rouge, orange, bleu ciel, etc., pourvu seulement qu'il soit présent « dans la proportion convenable » : par conséquent, on fait manifestement abstraction de la couleur et du mélange de couleurs ! ↩
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La position que Smith et Ricardo adoptent à l'égard de la doctrine de la valeur-travail, je l'ai examinée en détail dans ma Geschichte und Kritik, p. 428 et suiv., et j'y ai notamment aussi démontré qu'on ne trouve chez ces classiques aucune trace d'une fondation de cette thèse. Cf. aussi Knies, Der Kredit, IIᵉ moitié, p. 60 et suiv. ↩
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Par ex. I, 141 et suiv., 150, 151, 158 et souvent ; encore aussi au début du troisième livre, ainsi III, 25, 128, 132. ↩
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Par ex. I, 150, note 37. ↩
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Voir plus haut. ↩
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Il va de soi que je fais ici entièrement abstraction de divergences d'opinion relativement minimes ; en particulier, j'ai renoncé, tout au long de cet article, à faire valoir ou même à seulement mentionner les nuances plus fines qui existent quant à la conception de la « loi des coûts ». ↩
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III, 169 ; voir aussi plus haut. ↩
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Une analyse plus précise montre que le prix doit tomber entre les chiffres d'estimation monétaire des « couples-limites », c'est-à-dire entre les montants que le dernier acheteur encore admis et le premier amateur déjà exclu de l'achat sont disposés, dans le cas extrême, à offrir pour la marchandise, et ceux dont le dernier vendeur encore admis et le premier vendeur potentiel déjà exclu de la vente sont disposés, dans le cas extrême, à se contenter pour la marchandise. Pour le détail, voir ma Positive Theorie des Kapitals, Innsbruck 1889, p. 218 et suiv. ↩
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Voir plus haut. ↩
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Voir plus haut. ↩
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P. ex. I. 25 : Équivalent = échangeable. « Ce n'est qu'en tant que valeur qu'elle (la toile) se rapporte à l'habit comme à quelque chose d'équivalent ou d'échangeable contre elle. » « En tant que l'habit est posé comme chose de valeur égale à la toile, le travail contenu en lui est posé comme égal au travail contenu en elle. » Voir en outre p. 27, 31 (la proportion dans laquelle habits et toile sont échangeables dépend de la grandeur de valeur des habits), p. 35 (où Marx déclare que le « réellement égal » dans le coussin et la maison échangés l'un contre l'autre est le travail humain), p. 39, 40, 41, 42, 43, 50, 51, 52, 53 (l'analyse des prix des marchandises, et au demeurant des seuls prix réels !, conduit à la détermination de la grandeur de valeur), p. 60 (la valeur d'échange est la manière sociale d'exprimer le travail dépensé sur une chose), p. 80 (« le prix est le nom monétaire du travail objectivé dans la marchandise »), p. 141 (« la même valeur d'échange, c'est-à-dire le même quantum de travail social objectivé »), p. 174 (« D'après la loi générale de la valeur, par exemple, 10 lbs. de filé sont un équivalent pour 10 lbs. de coton et 1/4 de broche…, s'il a fallu le même temps de travail pour produire les deux côtés de cette équation ») et ainsi souvent de même. ↩
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I. 52. ↩
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P. ex. I. 14, note 9. ↩
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Op. cit. p. 574, 582. Sombart n'a pas énoncé cette affirmation littéralement en son propre nom, mais il approuve une déclaration de C. Schmidt allant dans cette direction, qu'il ne corrige que dans un détail subordonné (574) ; il dit en outre que la théorie de la valeur de Marx rend précisément ce « service » (582) et omet en tout cas entièrement de la contredire. ↩
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Il faut bien, d'une manière ou d'une autre, qu'une influence émanant du facteur objectif, ou du moins liée à lui par une relation symptomatique, suscite une motivation chez les agents ; ainsi, dans les exemples utilisés dans le texte, peut-être la chaleur de juillet qui agit sur les nerfs, ou le temps automnal morne et propice à la mélancolie, accroissent-ils la disposition au suicide. L'influence issue du « facteur objectif » se déverse alors, pour ainsi dire, dans un motif typique plus général, comme par exemple le trouble nerveux ou la mélancolie, et agit sur l'action par son intermédiaire. Que l'on ne puisse attendre une régularité des actions sans une régularité dans les motifs, c'est ce que je maintiens, y compris face à la remarque de Sombart, l. c. p. 593 ; mais je tiens par ailleurs pour tout à fait possible — ce dont Sombart, de son point de vue méthodologique, se contentera peut-être — que nous puissions percevoir des régularités objectives dans les actions humaines et les établir par induction, sans connaître ni comprendre le déroulement de leur motivation. Donc non point, certes, des actions régulières sans motivation régulière, mais bel et bien une connaissance d'actions régulières sans connaissance de la motivation qui leur correspond ! ↩