Hayek retrace l'histoire intellectuelle du libéralisme comme une tension entre deux traditions distinctes. La tradition anglaise, évolutionniste, est née de la pensée des Whigs et reposait sur la règle de droit, le gouvernement limité et l'ordre spontané d'une société libre. La tradition continentale, constructiviste, est issue du rationalisme de la Révolution française et, par la souveraineté populaire et l'exigence d'un ordre délibérément conçu, tendait vers un pouvoir illimité de la majorité. Après un panorama historique allant des racines classiques et médiévales jusqu'au déclin du mouvement après 1914, la partie systématique développe les conceptions libérales de la liberté, du droit, de la justice, de l'égalité et de la démocratie, et délimite les fonctions de service propres au gouvernement. Rédigée en 1973 pour l'Enciclopedia del Novecento, il s'agit de la version ultérieure et considérablement élargie de Hayek lui-même : un traitement plus complet et autonome, et non une traduction de son article d'encyclopédie allemand plus court de 1959 (« Liberalismus »).
Introduction
Rédigé en 1973 pour l'Enciclopedia del Novicento italienne, où l'article paraîtra en traduction italienne à peu près au même moment que le présent ouvrage.
1. Les différentes conceptions du libéralisme
Le terme est aujourd'hui employé avec une diversité de significations qui n'ont guère en commun que de désigner une ouverture aux idées nouvelles, dont certaines s'opposent directement à celles qu'il désignait à l'origine au cours du dix-neuvième siècle et de la première partie du vingtième. On ne considérera ici que ce vaste courant d'idéaux politiques qui, durant cette période, opéra sous le nom de libéralisme comme l'une des forces intellectuelles les plus influentes orientant l'évolution de l'Europe occidentale et centrale. Ce mouvement procède toutefois de deux sources distinctes, et les deux traditions auxquelles elles donnèrent naissance, bien que généralement mêlées à des degrés divers, n'ont coexisté que dans un partenariat malaisé et doivent être nettement distinguées si l'on veut comprendre le développement du mouvement libéral.
La première tradition, bien plus ancienne que le nom de « libéralisme », remonte à l'antiquité classique et prit sa forme moderne à la fin du dix-septième siècle et au dix-huitième, comme doctrines politiques des Whigs anglais. Elle fournit le modèle d'institutions politiques que suivit la plus grande partie du libéralisme européen du dix-neuvième siècle. Ce fut la liberté individuelle qu'un « gouvernement soumis à la loi » avait assurée aux citoyens de la Grande-Bretagne qui inspira le mouvement en faveur de la liberté dans les pays du Continent où l'absolutisme avait détruit la plupart des libertés médiévales, lesquelles avaient été largement préservées en Grande-Bretagne. Ces institutions furent cependant interprétées sur le Continent à la lumière d'une tradition philosophique très différente des conceptions évolutionnistes prédominantes en Grande-Bretagne, à savoir une vision rationaliste ou constructiviste qui exigeait une reconstruction délibérée de l'ensemble de la société conformément aux principes de la raison. Cette approche dérivait de la nouvelle philosophie rationaliste développée avant tout par René Descartes (mais aussi par Thomas Hobbes en Grande-Bretagne) et acquit sa plus grande influence au dix-huitième siècle à travers les philosophes des Lumières françaises. Voltaire et J.-J. Rousseau furent les deux figures les plus influentes du mouvement intellectuel qui culmina dans la Révolution française et dont procède le type continental ou constructiviste du libéralisme. Le noyau de ce mouvement, à la différence de la tradition britannique, n'était pas tant une doctrine politique définie qu'une attitude d'esprit générale, une exigence d'émancipation à l'égard de tout préjugé et de toute croyance qui ne pouvaient être rationnellement justifiés, ainsi qu'une fuite hors de l'autorité des « prêtres et des rois ». Sa meilleure expression est probablement la formule de B. de Spinoza selon laquelle « est un homme libre celui qui vit selon les seuls préceptes de la raison ».
Ces deux courants de pensée, qui fournirent les principaux ingrédients de ce qui en vint au dix-neuvième siècle à être appelé libéralisme, s'accordaient suffisamment sur quelques postulats essentiels, tels que la liberté de pensée, de parole et de presse, pour susciter une opposition commune aux conceptions conservatrices et autoritaires, et pour apparaître ainsi comme partie d'un même mouvement. La plupart des adeptes du libéralisme professaient aussi une foi dans la liberté d'action individuelle et dans une certaine forme d'égalité de tous les hommes, mais un examen plus attentif montre que cet accord n'était en partie que verbal, car les termes clés de « liberté » et d'« égalité » étaient employés avec des significations quelque peu différentes. Tandis que pour l'ancienne tradition britannique la liberté de l'individu, au sens d'une protection par la loi contre toute coercition arbitraire, était la valeur principale, dans la tradition continentale c'était l'exigence de l'autodétermination de chaque groupe quant à sa forme de gouvernement qui occupait le rang le plus élevé. Cela conduisit à une association précoce, et presque à une identification, du mouvement continental avec le mouvement en faveur de la démocratie, lequel se préoccupe d'un problème différent de celui qui constituait le souci principal de la tradition libérale de type britannique.
Durant la période de leur formation, ces idées, qui au dix-neuvième siècle furent connues sous le nom de libéralisme, n'étaient pas encore désignées par ce nom. L'adjectif « libéral » prit peu à peu sa connotation politique dans la dernière partie du dix-huitième siècle, lorsqu'il fut employé dans des expressions occasionnelles, comme lorsque Adam Smith écrivit du « plan libéral d'égalité, de liberté et de justice ». En tant que nom d'un mouvement politique, le libéralisme n'apparaît toutefois qu'au début du siècle suivant, d'abord lorsqu'en 1812 il fut employé par le parti espagnol des Liberales, puis un peu plus tard lorsqu'il fut adopté comme nom de parti en France. En Grande-Bretagne il ne fut employé en ce sens qu'après que les Whigs et les Radicaux se furent réunis en un parti unique qui, à partir du début des années 1840, en vint à être connu sous le nom de Parti libéral. Les Radicaux s'inspirant largement de ce que nous avons décrit comme la tradition continentale, même le Parti libéral anglais, à l'époque de sa plus grande influence, reposait sur une fusion des deux traditions mentionnées.
Au vu de ces faits, il serait trompeur de revendiquer le terme « libéral » exclusivement pour l'une ou l'autre des deux traditions distinctes. On les a parfois désignées respectivement comme les types « anglais », « classique » ou « évolutionniste », et « continental » ou « constructiviste ». Dans l'aperçu historique qui suit, on considérera les deux types, mais comme seul le premier a développé une doctrine politique définie, l'exposé systématique ultérieur devra se concentrer sur lui.
Il convient de mentionner ici que les États-Unis n'ont jamais développé un mouvement libéral comparable à celui qui marqua la plus grande partie de l'Europe au cours du dix-neuvième siècle, rivalisant en Europe avec les mouvements plus jeunes du nationalisme et du socialisme, atteignant l'apogée de son influence dans les années 1870, puis déclinant lentement tout en déterminant encore le climat de la vie publique jusqu'en 1914. La raison de l'absence d'un mouvement semblable aux États-Unis tient principalement à ce que les aspirations majeures du libéralisme européen étaient largement incarnées dans les institutions des États-Unis depuis leur fondation, et en partie à ce que le développement des partis politiques y était défavorable à la croissance de partis fondés sur des idéologies. De fait, ce qu'en Europe on appelle, ou on appelait, « libéral » est aujourd'hui qualifié aux États-Unis, avec quelque justification, de « conservateur » ; tandis que ces derniers temps le terme « libéral » y a été employé pour désigner ce qu'en Europe on appellerait socialisme. Mais s'agissant de l'Europe, il est tout aussi vrai qu'aucun des partis politiques qui usent de la dénomination « libéral » n'adhère plus aux principes libéraux du dix-neuvième siècle.
Historique
2. Les racines classiques et médiévales
Les principes fondamentaux à partir desquels les vieux Whigs façonnèrent leur libéralisme évolutionniste ont une longue préhistoire. Les penseurs du dix-huitième siècle qui les formulèrent furent en effet grandement aidés par des idées tirées de l'antiquité classique et par certaines traditions médiévales qui, en Angleterre, n'avaient pas été éteintes par l'absolutisme.
Les premiers à avoir clairement formulé l'idéal de la liberté individuelle furent les anciens Grecs, et en particulier les Athéniens durant la période classique des cinquième et quatrième siècles avant J.-C. La négation, par certains auteurs du dix-neuvième siècle, du fait que les anciens connaissaient la liberté individuelle au sens moderne est nettement démentie par des épisodes tels que celui où le général athénien, au moment du danger suprême lors de l'expédition de Sicile, rappela aux soldats qu'ils combattaient pour un pays qui leur laissait « la liberté sans entrave de vivre à leur guise ». Leur conception de la liberté était celle d'une liberté sous la loi, ou d'un état de choses dans lequel, selon la formule courante, la loi était roi. Elle trouva son expression, durant les premières périodes classiques, dans l'idéal d'isonomia ou égalité devant la loi, lequel, sans en employer l'ancien nom, est encore clairement décrit par Aristote. Cette loi comprenait une protection du domaine privé du citoyen contre l'État qui allait si loin que, même sous les « Trente Tyrans », un citoyen athénien était entièrement en sûreté s'il restait chez lui. De la Crète il est même rapporté (par Éphore, cité par Strabon) que, parce que la liberté était regardée comme le bien suprême de l'État, la constitution assurait « la propriété spécifiquement à ceux qui l'acquièrent, alors que dans une condition de servitude tout appartient aux gouvernants et non aux gouvernés ». À Athènes, les pouvoirs de l'assemblée populaire de modifier la loi étaient strictement limités, encore que l'on y trouve déjà les premiers exemples d'une telle assemblée refusant de se laisser retenir par la loi établie d'une action arbitraire. Ces idéaux libéraux furent encore développés, en particulier par les philosophes stoïciens, qui les étendirent au-delà des limites de la cité-État par leur conception d'une loi de la nature qui limitait les pouvoirs de tout gouvernement, et de l'égalité de tous les hommes devant cette loi.
Ces idéaux grecs de liberté furent transmis aux modernes principalement par les écrits des auteurs romains. De loin le plus important d'entre eux, et probablement la figure unique qui, plus que toute autre, inspira le renouveau de ces idées au début de l'ère moderne, fut Marcus Tullius Cicéron. Mais il faut compter au moins l'historien Tite-Live et l'empereur Marc Aurèle parmi les sources auxquelles les penseurs des seizième et dix-septième siècles puisèrent principalement au début du développement moderne du libéralisme. Rome donna en outre, au moins au continent européen, un droit privé hautement individualiste, centré sur une conception très stricte de la propriété privée, un droit, de surcroît, dans lequel, jusqu'à la codification sous Justinien, la législation était fort peu intervenue et qui, par conséquent, était regardé davantage comme une restriction des pouvoirs du gouvernement que comme un exercice de ceux-ci.
Les premiers modernes purent puiser aussi dans une tradition de liberté sous la loi qui avait été préservée à travers le Moyen Âge et ne fut éteinte sur le Continent qu'au début de l'ère moderne par l'avènement de la monarchie absolue. Comme le décrit un historien moderne (R. W. Southern),
la haine de ce qui était gouverné, non par la règle, mais par la volonté, était très profonde au Moyen Âge, et à aucun moment cette haine ne fut une force aussi puissante et pratique que dans la seconde moitié de cette période. . . . La loi n'était pas l'ennemie de la liberté : au contraire, les contours de la liberté furent tracés par la déconcertante variété de lois qui s'élabora durant cette période. . . . Grands et petits cherchaient pareillement la liberté en insistant pour multiplier le nombre de règles sous lesquelles ils vivaient.
Cette conception reçut un fort soutien de la croyance en une loi qui existait à part et au-dessus du gouvernement, conception qui sur le Continent fut conçue comme une loi de la nature, mais qui en Angleterre existait sous la forme de la Common Law, laquelle n'était pas le produit d'un législateur mais avait émergé d'une recherche persistante d'une justice impersonnelle. L'élaboration formelle de ces idées fut menée sur le Continent principalement par les Scolastiques, après qu'elle eut reçu sa première grande systématisation, sur des fondements dérivés d'Aristote, des mains de Thomas d'Aquin ; à la fin du seizième siècle elle avait été développée par certains des philosophes jésuites espagnols en un système d'une politique essentiellement libérale, particulièrement dans le domaine économique, où ils anticipèrent beaucoup de ce qui ne fut ravivé que par les philosophes écossais du dix-huitième siècle.
Il convient enfin de mentionner aussi quelques-uns des développements précoces dans les cités-États de la Renaissance italienne, en particulier Florence, et en Hollande, dans lesquels le développement anglais des dix-septième et dix-huitième siècles put largement puiser.
3. La tradition whig anglaise
Ce fut au cours des débats durant la guerre civile anglaise et la période du Commonwealth que furent finalement articulées les idées du règne ou de la suprématie de la loi qui, après la « Glorieuse Révolution » de 1688, devinrent les principes directeurs du Parti whig qu'il porta au pouvoir. Les formulations classiques furent fournies par le Second traité du gouvernement civil (1689) de John Locke, lequel, cependant, offre à certains égards une interprétation des institutions encore plus rationaliste que celle qui devint caractéristique des penseurs britanniques du dix-huitième siècle. (Un exposé plus complet devrait aussi considérer les écrits d'Algernon Sidney et de Gilbert Burnet comme premiers exposants de la doctrine whig.) Ce fut également durant cette période que naquit cette étroite association du mouvement libéral britannique avec les classes commerçantes et industrielles à prédominance non-conformiste et calviniste, qui demeura caractéristique du libéralisme britannique jusqu'à une époque récente. Savoir si cela signifie seulement que les mêmes classes qui développèrent un esprit d'entreprise commerciale étaient aussi plus réceptives au protestantisme calviniste, ou si ces vues religieuses conduisirent plus directement à des principes politiques libéraux, est une question fort débattue qui ne peut être examinée plus avant ici. Mais le fait que la lutte entre des sectes religieuses initialement très intolérantes produisit en fin de compte des principes de tolérance, et que le mouvement libéral britannique demeura étroitement lié au protestantisme calviniste, ne fait aucun doute.
Au cours du dix-huitième siècle, la doctrine whig d'un gouvernement limité par des règles générales de droit et de sévères restrictions des pouvoirs de l'exécutif devint la doctrine britannique caractéristique. Elle fut portée à la connaissance du monde entier principalement par l'Esprit des lois (1748) de Montesquieu et les écrits d'autres auteurs français, notamment Voltaire. En Grande-Bretagne, les fondements intellectuels furent encore développés principalement par les philosophes moraux écossais, avant tout David Hume et Adam Smith, ainsi que par certains de leurs contemporains anglais et leurs successeurs immédiats. Hume ne posa pas seulement, dans son œuvre philosophique, le fondement de la théorie libérale du droit, mais dans son Histoire d'Angleterre (1754–62) il fournit aussi une interprétation de l'histoire anglaise comme l'émergence graduelle de l'État de droit (Rule of Law), qui fit connaître cette conception bien au-delà des limites de la Grande-Bretagne. La contribution décisive d'Adam Smith fut la description d'un ordre auto-engendré qui se formait spontanément dès lors que les individus étaient retenus par des règles de droit appropriées. Son Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations marque peut-être, plus que tout autre ouvrage isolé, le début du développement du libéralisme moderne. Il fit comprendre aux gens que ces restrictions des pouvoirs du gouvernement, qui avaient leur origine dans la simple défiance à l'égard de tout pouvoir arbitraire, étaient devenues la cause principale de la prospérité économique de la Grande-Bretagne.
Les commencements d'un mouvement libéral en Grande-Bretagne furent toutefois bientôt interrompus par une réaction contre la Révolution française et par une défiance à l'égard de ses admirateurs en Angleterre, qui s'efforçaient d'importer en Angleterre les idées du libéralisme continental ou constructiviste. La fin de ce développement anglais précoce du libéralisme est marquée par l'œuvre d'Edmund Burke, qui, après sa brillante reformulation de la doctrine whig en défense des colons américains, se tourna violemment contre les idées de la Révolution française.
Ce ne fut qu'après la fin des guerres napoléoniennes que le développement fondé sur la doctrine des vieux Whigs et d'Adam Smith fut repris. Le développement intellectuel ultérieur fut guidé en grande partie par un groupe de disciples des philosophes moraux écossais réunis autour de l'Edinburgh Review, pour la plupart des économistes dans la tradition d'Adam Smith ; la pure doctrine whig fut une fois encore reformulée, sous une forme qui marqua largement la pensée continentale, par l'historien T. B. Macaulay, qui fit pour le dix-neuvième siècle ce que Hume, dans son œuvre historique, avait fait pour le dix-huitième. Déjà, cependant, ce développement allait de pair avec la croissance rapide d'un mouvement radical, dont les « Radicaux philosophiques » benthamiens devinrent les chefs, et qui se rattachait davantage à la tradition continentale qu'à la tradition britannique. Ce fut en fin de compte de la fusion de ces traditions que naquit, dans les années 1830, le parti politique qui, à partir de 1842 environ, en vint à être connu sous le nom de Parti libéral, et qui resta, pour le reste du siècle, le plus important représentant du mouvement libéral en Europe.
Bien avant cela, toutefois, une autre contribution décisive était venue d'Amérique. La formulation explicite par les anciens colons britanniques, dans une constitution écrite, de ce qu'ils tenaient pour les éléments essentiels de la tradition britannique de la Liberté, destinée à limiter les pouvoirs du gouvernement, et en particulier l'énoncé des libertés fondamentales dans un Bill of Rights, fournit un modèle d'institutions politiques qui marqua profondément le développement du libéralisme en Europe. Bien que les États-Unis, précisément parce que leur peuple estimait avoir déjà incarné les garanties de la liberté dans ses institutions politiques, n'aient jamais développé un mouvement libéral distinct, ils devinrent pour les Européens la terre de rêve de la Liberté et l'exemple qui inspira les aspirations politiques autant que les institutions anglaises l'avaient fait durant le dix-huitième siècle.
4. Le développement du libéralisme continental
Les idées radicales des philosophes des Lumières françaises, surtout sous la forme dans laquelle elles avaient été appliquées aux problèmes politiques par Turgot, Condorcet et l'abbé Sieyès, dominèrent largement l'opinion progressiste en France et dans les pays voisins du Continent durant les périodes révolutionnaire et napoléonienne ; mais d'un mouvement libéral défini on ne peut parler qu'après la Restauration. En France il atteignit son apogée durant la monarchie de Juillet (1830–48), mais après cette période il resta confiné à une petite élite. Il était composé de plusieurs courants de pensée différents. Une tentative importante de systématiser et d'adapter aux conditions continentales ce qu'il regardait comme la tradition britannique fut faite par Benjamin Constant, et fut développée plus avant durant les années 1830 et 1840 par un groupe connu sous le nom de « doctrinaires », sous la direction de F. P. G. Guizot. Leur programme, connu sous le nom de « garantisme », était essentiellement une doctrine de limitations constitutionnelles du gouvernement. Pour cette doctrine constitutionnelle, qui constituait la part la plus importante du mouvement libéral continental de la première moitié du dix-neuvième siècle, la constitution de 1831 de l'État belge nouvellement créé servit de modèle important. À cette tradition, dérivant en grande partie de la Grande-Bretagne, appartenait aussi le penseur libéral français peut-être le plus important, Alexis de Tocqueville.
Le trait qui, toutefois, distinguait nettement le type de libéralisme prédominant sur le Continent du libéralisme britannique fut dès l'origine ce que l'on peut le mieux décrire comme son aspect libre-penseur, qui s'exprimait par une attitude fortement anticléricale, antireligieuse et, plus généralement, antitraditionaliste. Non seulement en France, mais aussi dans les autres régions catholiques romaines de l'Europe, le conflit continuel avec l'Église de Rome devint en effet si caractéristique du libéralisme qu'il apparut à beaucoup comme son trait premier, en particulier après que, dans la seconde moitié du siècle, l'Église entreprit la lutte contre le « modernisme » et donc contre la plupart des revendications de réforme libérale.
Durant la première moitié du siècle, jusqu'aux révolutions de 1848, le mouvement libéral en France, comme dans la plupart du reste de l'Europe occidentale et centrale, avait également été bien plus étroitement allié au mouvement démocratique que ce ne fut le cas du libéralisme britannique. Il en fut en effet largement supplanté, ainsi que par le nouveau mouvement socialiste, durant la seconde moitié du siècle. Hormis une brève période autour du milieu du siècle, lorsque le mouvement en faveur du libre-échange rallia les groupes libéraux, le libéralisme ne joua plus de rôle important dans le développement politique de la France, et après 1848 les penseurs français n'apportèrent aucune contribution notable à sa doctrine.
Un rôle quelque peu plus important fut joué par le mouvement libéral en Allemagne, et un développement plus distinct s'y produisit durant les trois premiers quarts du dix-neuvième siècle. Bien que fortement influencées par les idées venues de Grande-Bretagne et de France, celles-ci furent transformées par les idées des trois plus grands et plus précoces des libéraux allemands : le philosophe Emmanuel Kant, le savant et homme d'État Wilhelm von Humboldt, et le poète Friedrich Schiller. Kant avait élaboré une théorie sur des lignes semblables à celles de David Hume, centrée sur les concepts du droit comme protection de la liberté individuelle et de l'État de droit (ou le Rechtsstaat, ainsi qu'on en vint à le nommer en Allemagne) ; Humboldt avait, dans un ouvrage de jeunesse, Essai sur les limites de l'action de l'État (1792), développé l'image d'un État entièrement borné au maintien de l'ordre public et de la loi — un livre dont seule une petite partie fut publiée à l'époque, mais qui, lorsqu'il fut enfin publié (et traduit en anglais) en 1854, exerça une vaste influence non seulement en Allemagne mais aussi sur des penseurs aussi divers que J. S. Mill en Angleterre et E. Laboulaye en France. Le poète Schiller, enfin, fit probablement plus que tout autre individu pour familiariser l'ensemble du public cultivé allemand avec l'idéal de la liberté personnelle.
Il y eut en Prusse un commencement précoce d'orientation vers une politique libérale lors des réformes du Freiherr vom Stein, mais il fut suivi d'une nouvelle période de réaction après la fin des guerres napoléoniennes. Ce n'est que dans les années 1830 qu'un mouvement libéral général commença à se développer, lequel, dès l'origine cependant, comme ce fut aussi le cas en Italie, fut étroitement associé à un mouvement nationaliste visant à l'unification du pays. En général, le libéralisme allemand fut principalement un mouvement constitutionnaliste, qui dans l'Allemagne du Nord s'inspirait quelque peu davantage de l'exemple britannique, tandis que dans le Sud le modèle français était plus influent. Cela trouvait son expression surtout dans une attitude différente à l'égard du problème de la limitation des pouvoirs discrétionnaires du gouvernement, qui dans le Nord produisit une conception assez stricte de l'État de droit (ou le Rechtsstaat), tandis que dans le Sud elle se guidait davantage sur l'interprétation française de la Séparation des Pouvoirs, qui mettait l'accent sur l'indépendance de l'administration à l'égard des tribunaux ordinaires. Dans le Sud cependant, et particulièrement dans le pays de Bade et le Wurtemberg, se développa un groupe plus actif de théoriciens libéraux autour du Staatslexikon de C. von Rotteck et C. T. Welcker, qui dans la période précédant la révolution de 1848 devint le principal foyer de la pensée libérale allemande. L'échec de cette révolution amena une nouvelle brève période de réaction, mais dans les années 1860 et au début des années 1870 il sembla un temps que l'Allemagne, elle aussi, s'acheminait rapidement vers un ordre libéral. C'est durant cette période que les réformes constitutionnelles et juridiques destinées à établir définitivement le Rechtsstaat furent menées à terme. Le milieu des années 1870 doit probablement être considéré comme le moment où le mouvement libéral en Europe avait acquis sa plus grande influence et son extension la plus orientale. Avec le retour allemand au protectionnisme en 1878, et les nouvelles politiques sociales engagées par Bismarck à peu près à la même époque, le renversement du mouvement commença. Le parti libéral, qui avait prospéré pendant un peu plus d'une douzaine d'années, déclina rapidement.
Tant en Allemagne qu'en Italie, le déclin du mouvement libéral s'amorça lorsqu'il perdit son association avec le mouvement en faveur de l'unification nationale, et que l'unité réalisée tourna l'attention vers le renforcement des nouveaux États, et lorsque, de surcroît, les débuts d'un mouvement ouvrier privèrent le libéralisme de la position de parti « avancé » que jusqu'alors la partie politiquement active de la classe ouvrière avait soutenu.
5. Le libéralisme britannique classique
Durant la plus grande partie du dix-neuvième siècle, le pays européen qui semblait le plus proche d'une réalisation des principes libéraux était la Grande-Bretagne. Là, la plupart d'entre eux paraissaient acceptés non seulement par un puissant Parti libéral, mais par la majorité de la population, et même les Conservateurs devinrent souvent l'instrument de l'accomplissement de réformes libérales. Les grands événements après lesquels la Grande-Bretagne put apparaître au reste de l'Europe comme le modèle représentatif d'un ordre libéral furent l'émancipation des catholiques de 1829, le Reform Act de 1832, et l'abrogation des lois sur les céréales par le Conservateur Sir Robert Peel en 1846. Comme dès lors les principales revendications du libéralisme concernant la politique intérieure étaient satisfaites, l'agitation se concentra sur l'établissement du libre-échange. Le mouvement amorcé par la Pétition des Marchands de 1820, et poursuivi de 1836 à 1846 par l'Anti-Corn-Law League, fut développé en particulier par un groupe de radicaux qui, sous la direction de Richard Cobden et John Bright, adoptèrent une position de laissez faire quelque peu plus extrême que ne l'auraient exigé les principes libéraux d'Adam Smith et des économistes classiques qui le suivirent. Leur position prédominante en faveur du libre-échange se combinait à une forte attitude anti-impérialiste, anti-interventionniste et antimilitariste, ainsi qu'à une aversion pour toute extension des pouvoirs gouvernementaux ; l'accroissement des dépenses publiques était par eux attribué principalement à des interventions indésirables dans les affaires d'outre-mer. Leur opposition était dirigée surtout contre l'extension des pouvoirs du gouvernement central, et la plupart des améliorations étaient attendues d'efforts autonomes, soit des collectivités locales, soit d'organisations volontaires. « Paix, Économies et Réforme » devint le mot d'ordre libéral de cette période, le terme « réforme » renvoyant davantage à l'abolition des anciens abus et privilèges qu'à l'extension de la démocratie, à laquelle le mouvement ne s'associa plus étroitement qu'à l'époque du Second Reform Act de 1867. Le mouvement avait atteint son apogée avec le Traité Cobden conclu avec la France en 1860, un traité de commerce qui conduisit à l'établissement du libre-échange en Grande-Bretagne et à l'attente répandue que le libre-échange prévaudrait bientôt universellement. C'est à cette époque qu'émergea aussi en Grande-Bretagne, comme figure de proue du mouvement libéral, W. E. Gladstone qui, d'abord comme Chancelier de l'Échiquier puis comme Premier ministre libéral, en vint à être largement considéré comme l'incarnation vivante des principes libéraux, surtout, après la mort de Palmerston en 1865, en matière de politique étrangère, avec John Bright pour principal associé. Avec lui revécut aussi l'ancienne association du libéralisme britannique avec de fortes convictions morales et religieuses.
Dans la sphère intellectuelle, durant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les principes fondamentaux du libéralisme furent intensément discutés. Chez le philosophe Herbert Spencer, une défense extrême d'un État minimal individualiste, semblable à la position de W. von Humboldt, trouva un porte-parole efficace. Mais John Stuart Mill, dans son célèbre ouvrage De la liberté (1859), dirigea sa critique principalement contre la tyrannie de l'opinion plutôt que contre les actions du gouvernement, et par sa défense de la justice distributive et une attitude généralement bienveillante envers les aspirations socialistes dans certains de ses autres ouvrages, prépara la transition progressive d'une grande partie des intellectuels libéraux vers un socialisme modéré. Cette tendance fut sensiblement renforcée par l'influence du philosophe T. H. Green, qui mit l'accent sur les fonctions positives de l'État, à l'encontre de la conception à prédominance négative de la liberté qu'avaient les libéraux plus anciens.
Mais bien que le dernier quart du dix-neuvième siècle eût déjà connu nombre de critiques internes des doctrines libérales au sein du camp libéral, et bien que le Parti libéral eût commencé à perdre des soutiens au profit du nouveau mouvement ouvrier, la prédominance des idées libérales en Grande-Bretagne perdura jusque bien avant dans le vingtième siècle et parvint à faire échouer un regain des revendications protectionnistes, quoique le Parti libéral ne pût éviter une infiltration progressive par des éléments interventionnistes et impérialistes. Peut-être le gouvernement de H. Campbell-Bannerman (1905-8) doit-il être considéré comme le dernier gouvernement libéral de l'ancien type, tandis que sous son successeur, H. H. Asquith, de nouvelles expériences de politique sociale furent entreprises qui n'étaient que douteusement compatibles avec les principes libéraux plus anciens. Mais dans l'ensemble on peut dire que l'ère libérale de la politique britannique dura jusqu'au déclenchement de la Première Guerre mondiale, et que l'influence dominante des idées libérales en Grande-Bretagne ne prit fin que sous l'effet de cette guerre.
6. Le déclin du libéralisme
Bien que certains des hommes d'État européens de la vieille génération et d'autres dirigeants des affaires pratiques fussent encore, après la Première Guerre mondiale, guidés par une vision essentiellement libérale, et que l'on cherchât d'abord à restaurer les institutions politiques et économiques de la période d'avant-guerre, plusieurs facteurs firent que l'influence du libéralisme déclina régulièrement jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Le plus important fut que le socialisme, en particulier dans l'opinion d'une grande partie des intellectuels, avait remplacé le libéralisme comme mouvement progressiste. La discussion politique se déroulait ainsi principalement entre socialistes et conservateurs, les uns et les autres soutenant un accroissement des activités de l'État, quoique avec des buts différents. Les difficultés économiques, le chômage et l'instabilité des monnaies, semblaient exiger un contrôle économique bien plus étendu de la part du gouvernement et conduisirent à un regain du protectionnisme et d'autres politiques nationalistes. Une croissance rapide de l'appareil bureaucratique de l'État et l'acquisition par celui-ci de pouvoirs discrétionnaires de grande portée en furent la conséquence. Ces tendances, déjà fortes durant la première décennie d'après-guerre, devinrent encore plus marquées durant la Grande Dépression qui suivit le krach américain de 1929. L'abandon définitif de l'étalon-or et le retour au protectionnisme de la Grande-Bretagne en 1931 semblèrent marquer la fin certaine d'une économie mondiale libre. La montée de régimes dictatoriaux ou totalitaires dans de vastes parties de l'Europe ne fit pas seulement disparaître les faibles groupes libéraux qui subsistaient dans les pays immédiatement touchés ; la menace de guerre qu'elle engendra conduisit aussi, même en Europe occidentale, à une domination croissante du gouvernement sur les affaires économiques et à une tendance vers l'autosuffisance nationale.
Après la fin de la Seconde Guerre mondiale se produisit une fois de plus un regain temporaire des idées libérales, dû en partie à une nouvelle prise de conscience du caractère oppressif de toutes les formes de régimes totalitaires, et en partie à la reconnaissance que les obstacles au commerce international qui s'étaient accumulés durant l'entre-deux-guerres avaient été largement responsables de la dépression économique. La réalisation représentative en fut l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) de 1948, mais les tentatives de créer une unité économique plus vaste, telles que le Marché commun et l'AELE, visaient aussi en apparence dans la même direction. Pourtant l'événement le plus remarquable, qui semblait promettre un retour aux principes économiques libéraux, fut le redressement économique extraordinaire de l'Allemagne vaincue qui, sur l'initiative de Ludwig Erhard, s'était explicitement engagée dans ce que l'on appela une « économie sociale de marché », et qui de ce fait dépassa bientôt en prospérité les nations victorieuses. Ces événements inaugurèrent une période sans précédent de grande prospérité, qui rendit un temps probable qu'un régime économique essentiellement libéral pût de nouveau s'établir durablement en Europe occidentale et centrale. Dans la sphère intellectuelle aussi, la période apporta de nouveaux efforts pour reformuler et améliorer les principes de la politique libérale. Mais les tentatives de prolonger la prospérité et d'assurer le plein emploi au moyen de l'expansion de la monnaie et du crédit créèrent finalement un développement inflationniste à l'échelle mondiale, auquel l'emploi s'ajusta de telle sorte que l'inflation ne pouvait plus être interrompue sans produire un chômage étendu. Or une économie de marché fonctionnelle ne peut être maintenue sous une inflation qui s'accélère, ne serait-ce que parce que les gouvernements se sentiront bientôt contraints de combattre les effets de l'inflation par le contrôle des prix et des salaires. L'inflation a toujours et partout conduit à une économie dirigée, et il n'est que trop probable que l'engagement dans une politique inflationniste signifiera la destruction de l'économie de marché et le passage à un système économique et politique totalitaire dirigé de façon centralisée.
À présent, les défenseurs de la position libérale classique se sont de nouveau réduits à un très petit nombre, principalement des économistes. Et le nom de « libéral » en vient à être employé, même en Europe, comme cela est vrai depuis quelque temps aux États-Unis, pour désigner des aspirations essentiellement socialistes, parce que, selon les mots de J. A. Schumpeter, « par un suprême quoique involontaire hommage, les ennemis du système de l'entreprise privée ont jugé sage de s'approprier l'étiquette ».
Systematic
7. La conception libérale de la liberté
Puisque seul le type « britannique » ou évolutionniste de libéralisme a élaboré un programme politique défini, une tentative d'exposé systématique des principes du libéralisme devra se concentrer sur lui, et les vues du type « continental » ou constructiviste ne seront mentionnées qu'occasionnellement, par voie de contraste. Ce fait commande aussi le rejet d'une autre distinction fréquemment tracée sur le Continent, mais inapplicable au type britannique, celle entre libéralisme politique et libéralisme économique (élaborée en particulier par le philosophe italien Benedetto Croce comme la distinction entre liberalismo et liberismo). Pour la tradition britannique, les deux sont inséparables, parce que le principe fondamental de la limitation des pouvoirs coercitifs du gouvernement à l'application de règles générales de juste conduite prive le gouvernement du pouvoir de diriger ou de contrôler les activités économiques des individus, tandis que la concession de tels pouvoirs confère au gouvernement un pouvoir essentiellement arbitraire et discrétionnaire qui ne peut que restreindre jusqu'à la liberté dans le choix des fins individuelles que tous les libéraux veulent garantir. La liberté sous l'empire de la loi implique la liberté économique, tandis que le contrôle économique, en tant que contrôle des moyens pour toutes les fins, rend possible une restriction de toute liberté.
C'est à cet égard que l'accord apparent des différentes espèces de libéralisme sur l'exigence de la liberté de l'individu, et sur le respect de la personnalité individuelle que cela implique, dissimule une importante différence. Durant l'âge d'or du libéralisme, ce concept de liberté avait un sens assez précis : il signifiait avant tout que la personne libre n'était pas soumise à une coercition arbitraire. Mais pour l'homme vivant en société, la protection contre une telle coercition exigeait une contrainte sur tous les hommes, les privant de la possibilité de contraindre autrui. La liberté pour tous ne pouvait être réalisée que si, selon la célèbre formule d'Emmanuel Kant, la liberté de chacun ne s'étendait pas au-delà de ce qui était compatible avec une liberté égale pour tous les autres. La conception libérale de la liberté était donc nécessairement celle d'une liberté sous l'empire d'une loi qui limitait la liberté de chacun de manière à garantir la même liberté pour tous. Elle ne signifiait pas ce que l'on a parfois décrit comme la « liberté naturelle » d'un individu isolé, mais la liberté possible en société et restreinte par les règles nécessaires à la protection de la liberté d'autrui. Le libéralisme, à cet égard, doit être nettement distingué de l'anarchisme. Il reconnaît que, si tous doivent être aussi libres que possible, la coercition ne peut être entièrement éliminée, mais seulement réduite à ce minimum nécessaire pour empêcher des individus ou des groupes de contraindre arbitrairement autrui. C'était une liberté à l'intérieur d'un domaine circonscrit par des règles connues, qui rendait possible à l'individu d'éviter d'être contraint aussi longtemps qu'il se tenait dans ces limites.
Cette liberté ne pouvait également être assurée qu'à ceux qui étaient capables d'obéir aux règles destinées à la garantir. Seuls l'adulte et l'homme sain d'esprit, présumés pleinement responsables de leurs actes, étaient regardés comme pleinement dignes de cette liberté, tandis que divers degrés de tutelle étaient jugés appropriés dans le cas des enfants et des personnes ne disposant pas du plein exercice de leurs facultés mentales. Et par l'infraction aux règles destinées à garantir la même liberté pour tous, une personne pouvait, à titre de peine, perdre cette exemption de coercition dont jouissaient ceux qui les observaient.
Cette liberté ainsi conférée à tous ceux qui étaient jugés responsables de leurs actes les tenait aussi pour responsables de leur propre sort : tandis que la protection de la loi devait aider chacun dans la poursuite de ses fins, le gouvernement n'était pas censé garantir aux individus des résultats particuliers de leurs efforts. Permettre à l'individu d'employer son savoir et ses aptitudes dans la poursuite des fins qu'il s'était lui-même choisies était regardé à la fois comme le plus grand bienfait que le gouvernement pût assurer à tous, et comme le meilleur moyen d'amener ces individus à apporter la plus grande contribution au bien-être d'autrui. Faire surgir les meilleurs efforts qu'un individu était en mesure de fournir grâce à ses circonstances et capacités particulières, dont aucune autorité ne pouvait avoir connaissance, était tenu pour le principal avantage que la liberté de chacun conférerait à tous les autres.
La conception libérale de la liberté a souvent été décrite comme une conception purement négative, et à juste titre. Comme la paix et la justice, elle renvoie à l'absence d'un mal, à une situation qui ouvre des possibilités mais n'assure pas des bénéfices particuliers ; bien que l'on en attendît qu'elle accroisse la probabilité que les moyens nécessaires aux fins poursuivies par les différents individus soient disponibles. L'exigence libérale de liberté est donc une exigence de suppression de tous les obstacles érigés par l'homme aux efforts individuels, et non une revendication selon laquelle la communauté ou l'État devrait fournir des biens particuliers. Elle n'exclut pas une telle action collective là où celle-ci paraît nécessaire, ou du moins constitue un moyen plus efficace d'assurer certains services, mais elle la considère comme une question d'opportunité et, à ce titre, limitée par le principe fondamental de l'égale liberté sous l'empire de la loi. Le déclin de la doctrine libérale, qui commence dans les années 1870, est étroitement lié à une réinterprétation de la liberté comme la disposition des moyens permettant d'atteindre une grande variété de fins particulières, et le plus souvent comme la fourniture de ces moyens par l'État.
8. La conception libérale de la loi
La signification de la conception libérale de la liberté sous l'empire de la loi, ou de l'absence de contrainte arbitraire, dépend du sens donné dans ce contexte aux mots « loi » et « arbitraire ». C'est en partie en raison des différences d'usage de ces expressions qu'il existe, au sein de la tradition libérale, un conflit entre ceux pour qui, comme pour John Locke, la liberté ne pouvait exister que sous l'empire de la loi (« car qui pourrait être libre quand l'humeur de tout autre homme pourrait le dominer ? ») et nombre des libéraux du continent ainsi que Jeremy Bentham, selon les termes de ce dernier : « toute loi est un mal, car toute loi est une atteinte à la liberté. »
Il est certes vrai que la loi peut servir à détruire la liberté. Mais tout produit de la législation n'est pas une loi au sens où John Locke, David Hume, Adam Smith, Immanuel Kant ou les Whigs anglais plus tardifs considéraient la loi comme une garantie de la liberté. Ce qu'ils avaient à l'esprit lorsqu'ils parlaient de la loi comme garantie indispensable de la liberté, c'étaient uniquement ces règles de juste conduite qui constituent le droit privé et le droit pénal, et non tout commandement émis par l'autorité législative. Pour avoir valeur de loi, au sens où ce terme était employé dans la tradition libérale britannique pour décrire les conditions de la liberté, les règles imposées par le gouvernement devaient posséder certains attributs que possédait nécessairement une loi telle que la Common Law anglaise, mais que les produits de la législation n'ont pas à posséder : ce devaient être des règles générales de conduite individuelle, applicables également à tous dans un nombre indéterminé de cas futurs, définissant le domaine protégé des individus, et donc essentiellement de la nature d'interdictions plutôt que de commandements spécifiques. Elles sont par conséquent aussi inséparables de l'institution de la propriété privée. C'est dans les limites déterminées par ces règles de juste conduite que l'individu était censé être libre d'user de ses propres connaissances et aptitudes dans la poursuite de ses propres fins, de toute manière qui lui paraissait appropriée.
Les pouvoirs coercitifs du gouvernement étaient ainsi censés se limiter à l'application de ces règles de juste conduite. Cela n'excluait pas, sauf pour une aile extrême de la tradition libérale, que le gouvernement rendît également d'autres services aux citoyens. Cela signifiait seulement que, quels que fussent les autres services que le gouvernement pût être appelé à fournir, il ne pouvait à ces fins user que des ressources mises à sa disposition, mais ne pouvait contraindre le citoyen privé ; ou, en d'autres termes, la personne et la propriété du citoyen ne pouvaient être utilisées par le gouvernement comme un moyen pour atteindre ses fins particulières. En ce sens, un acte du corps législatif dûment habilité pouvait être tout aussi arbitraire qu'un acte d'un autocrate ; en effet, tout commandement ou toute interdiction adressé à des personnes ou des groupes particuliers, et ne découlant pas d'une règle d'applicabilité universelle, serait tenu pour arbitraire. Ce qui rend ainsi arbitraire un acte de contrainte, au sens où ce terme est employé dans l'ancienne tradition libérale, c'est qu'il sert une fin particulière du gouvernement, qu'il est déterminé par un acte de volonté spécifique et non par une règle universelle nécessaire au maintien de cet ordre global des actions qui s'engendre lui-même et que servent toutes les autres règles de juste conduite imposées par la force.
9. La loi et l'ordre spontané des actions
L'importance que la théorie libérale attachait aux règles de juste conduite repose sur la constatation qu'elles sont une condition essentielle du maintien d'un ordre auto-engendré ou spontané des actions des différents individus et groupes, dont chacun poursuit ses propres fins sur la base de ses propres connaissances. À tout le moins, les grands fondateurs de la théorie libérale au XVIIIe siècle, David Hume et Adam Smith, ne postulaient pas une harmonie naturelle des intérêts, mais soutenaient plutôt que les intérêts divergents des différents individus pouvaient être conciliés par l'observation de règles de conduite appropriées ; ou, selon les termes de leur contemporain Josiah Tucker, que « le moteur universel de la nature humaine, l'amour de soi, peut recevoir une telle direction […] qu'il favorise l'intérêt public par les efforts mêmes qu'il déploie pour poursuivre le sien ». Ces auteurs du XVIIIe siècle étaient en effet tout autant des philosophes du droit que des spécialistes de l'ordre économique, et leur conception de la loi et leur théorie du mécanisme de marché sont étroitement liées. Ils comprenaient que seule la reconnaissance de certains principes de droit, principalement l'institution de la propriété privée et l'exécution des contrats, assurerait un ajustement mutuel des plans d'action des individus distincts tel que tous puissent avoir de bonnes chances de mener à bien les plans d'action qu'ils avaient formés. Ce fut, comme la théorie économique ultérieure le mit plus clairement en lumière, cet ajustement mutuel des plans individuels qui permettait aux hommes de se servir les uns les autres tout en mettant leurs connaissances et leurs aptitudes différentes au service de leurs propres fins.
La fonction des règles de conduite n'était donc pas d'organiser les efforts individuels en vue de fins particulières convenues, mais d'assurer un ordre global des actions au sein duquel chacun pût tirer le plus grand profit possible des efforts des autres dans la poursuite de ses propres fins. Les règles propices à la formation d'un tel ordre spontané étaient considérées comme le produit d'une longue expérimentation passée. Et, bien qu'on les tînt pour susceptibles d'amélioration, on estimait qu'une telle amélioration devait se faire lentement et pas à pas, à mesure qu'une expérience nouvelle en montrerait la nécessité.
Le grand avantage d'un tel ordre auto-engendré était tenu pour résider non seulement dans le fait qu'il laissait les individus libres de poursuivre leurs propres fins, qu'elles fussent égoïstes ou altruistes. Il résidait aussi dans le fait qu'il rendait possible l'utilisation des connaissances largement dispersées des circonstances particulières de temps et de lieu, qui n'existent que comme connaissances de ces différents individus et ne pourraient en aucune manière être possédées par une quelconque autorité directrice unique. C'est cette utilisation d'une plus grande quantité de connaissances des faits particuliers qu'il ne serait possible sous tout système de direction centrale de l'activité économique, qui engendre un produit global de la société aussi vaste que peut le permettre tout moyen connu.
Mais si le fait de laisser la formation d'un tel ordre aux forces spontanées du marché, opérant sous la contrainte de règles de droit appropriées, assure un ordre plus complet et une adaptation plus achevée aux circonstances particulières, cela signifie aussi que les contenus particuliers de cet ordre ne seront pas soumis à un contrôle délibéré, mais seront largement laissés au hasard. Le cadre des règles de droit, ainsi que toutes les diverses institutions spéciales qui servent à la formation de l'ordre de marché, ne peuvent déterminer que son caractère général ou abstrait, mais non ses effets spécifiques sur des individus ou des groupes particuliers. Bien que sa justification réside dans le fait qu'il accroît les chances de tous et fait dépendre dans une large mesure la position de chacun de ses propres efforts, il laisse néanmoins le résultat, pour chaque individu et chaque groupe, dépendre aussi de circonstances imprévues que ni eux ni quiconque d'autre ne peut maîtriser. Depuis Adam Smith, le processus par lequel sont déterminées les parts des individus dans une économie de marché a donc souvent été comparé à un jeu où les résultats dépendent pour chacun en partie de son habileté et de son effort, en partie du hasard. Les individus ont des raisons d'accepter de jouer à ce jeu, parce qu'il rend la masse dans laquelle sont prélevées les parts individuelles plus grande qu'elle ne peut l'être par toute autre méthode. Mais en même temps, il soumet la part de chaque individu à toutes sortes d'aléas et n'assure assurément pas qu'elle corresponde toujours aux mérites subjectifs ou à l'estime que les autres portent aux efforts individuels.
Avant d'examiner plus avant les problèmes de la conception libérale de la justice que cela soulève, il est nécessaire de considérer certains principes constitutionnels dans lesquels la conception libérale de la loi en vint à s'incarner.
10. Les droits naturels, la séparation des pouvoirs et la souveraineté
Le principe libéral fondamental qui consiste à limiter la contrainte à l'application de règles générales de juste conduite a rarement été énoncé sous cette forme explicite, mais il a habituellement trouvé son expression dans deux conceptions caractéristiques du constitutionnalisme libéral : celle des droits inaliénables ou naturels de l'individu (également appelés droits fondamentaux ou droits de l'homme) et celle de la séparation des pouvoirs. Comme l'exprime la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789, qui est à la fois l'énoncé le plus concis et le plus influent des principes libéraux : « Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution. »
L'idée de garantir spécialement certains droits fondamentaux, tels que « la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression », et, plus précisément, des libertés telles que celles d'opinion, de parole, de réunion, de la presse, qui apparaissent pour la première fois au cours de la révolution américaine, n'est cependant qu'une application du principe libéral général à certains droits que l'on jugeait particulièrement importants et qui, étant bornée à des droits énumérés, ne va pas aussi loin que le principe général. Que ces droits ne soient que des applications particulières du principe général ressort du fait qu'aucun de ces droits fondamentaux n'est traité comme un droit absolu, mais qu'ils s'étendent tous seulement dans la mesure où ils ne sont pas limités par des lois générales. Pourtant, puisque, selon le principe libéral le plus général, toute action coercitive du gouvernement doit se limiter à l'application de telles règles générales, tous les droits fondamentaux énumérés dans l'un quelconque des catalogues ou des déclarations de droits protégés, et bien d'autres jamais consignés dans de tels documents, seraient garantis par une seule clause énonçant ce principe général. Comme c'est le cas de la liberté économique, toutes les autres libertés seraient garanties si les activités des individus ne pouvaient être limitées par des interdictions spécifiques (ou par l'exigence d'autorisations spécifiques), mais seulement par des règles générales également applicables à tous.
Le principe de la séparation des pouvoirs, en son sens originel, est lui aussi une application du même principe général, mais seulement dans la mesure où, dans la distinction entre les trois pouvoirs de la législation, de la juridiction et de l'administration, le terme « loi » est entendu, comme il l'était sans nul doute par les premiers promoteurs du principe, au sens étroit de règles générales de juste conduite. Tant que le corps législatif ne pouvait adopter que des lois en ce sens étroit, les tribunaux ne pouvaient ordonner (et l'exécutif appliquer) une contrainte que pour assurer l'obéissance à de telles règles générales. Cela ne serait toutefois vrai que dans la mesure où le pouvoir du corps législatif se bornerait à édicter de telles lois au sens strict (comme, de l'avis de John Locke, il devrait l'être), mais non si le corps législatif pouvait donner à l'exécutif tous les ordres qu'il jugeait opportuns, et si toute action de l'exécutif ainsi autorisée était tenue pour légitime. Là où l'assemblée représentative, appelée corps législatif, est devenue, comme c'est le cas dans tous les États modernes, l'autorité gouvernementale suprême qui dirige l'action de l'exécutif sur des matières particulières, et où la séparation des pouvoirs signifie seulement que l'exécutif ne doit rien faire qui ne soit ainsi autorisé, cela n'assure pas que la liberté de l'individu ne soit restreinte que par des lois au sens strict où la théorie libérale employait le terme.
La limitation des pouvoirs du corps législatif qui était implicite dans la conception originelle de la séparation des pouvoirs implique aussi un rejet de l'idée de tout pouvoir illimité ou souverain, ou du moins de toute prétention d'un pouvoir organisé à faire ce qu'il lui plaît. Le refus de reconnaître un tel pouvoir souverain, très net chez John Locke et revenant sans cesse dans la doctrine libérale ultérieure, est l'un des principaux points où celle-ci entre en conflit avec les conceptions aujourd'hui prédominantes du positivisme juridique. Elle nie la nécessité logique de faire dériver tout pouvoir légitime d'une source souveraine unique, ou d'une quelconque « volonté » organisée, au motif qu'une telle limitation de tout pouvoir organisé peut être instaurée par un état général de l'opinion qui refuse son allégeance à tout pouvoir (ou volonté organisée) entreprenant une action d'un genre que cette opinion générale n'autorise pas. Elle estime que même une force telle que l'opinion générale, bien qu'incapable de formuler des actes de volonté spécifiques, peut néanmoins limiter le pouvoir légitime de tous les organes du gouvernement à des actions possédant certains attributs généraux.
11. Le libéralisme et la justice
Étroitement liée à la conception libérale de la loi se trouve la conception libérale de la justice. Elle diffère de celle qui prévaut aujourd'hui largement sous deux rapports importants : elle repose sur la conviction qu'il est possible de découvrir des règles objectives de juste conduite indépendantes des intérêts particuliers ; et elle ne se préoccupe que de la justice de la conduite humaine, ou des règles qui la régissent, et non des résultats particuliers de cette conduite sur la position des différents individus ou groupes. Surtout par contraste avec le socialisme, on peut dire que le libéralisme s'intéresse à la justice commutative et non à ce que l'on appelle la justice distributive ou, plus fréquemment aujourd'hui, « sociale ».
La conviction qu'existent des règles de juste conduite qui peuvent être découvertes mais non créées arbitrairement repose sur le fait que la grande majorité de ces règles seront en tout temps acceptées sans réserve, et que tout doute relatif à la justice d'une règle particulière doit être tranché dans le contexte de cet ensemble de règles généralement admises, de telle manière que la règle à retenir soit compatible avec les autres : autrement dit, elle doit servir à la formation du même genre d'ordre abstrait des actions que servent toutes les autres règles de juste conduite, et ne doit entrer en conflit avec les exigences d'aucune de ces règles. Le critère de la justice d'une règle particulière quelconque est ainsi de savoir si son application universelle est possible parce qu'elle se révèle cohérente avec toutes les autres règles admises.
On affirme souvent que cette croyance du libéralisme en une justice indépendante des intérêts particuliers dépend d'une conception d'un droit naturel que la pensée moderne a définitivement rejetée. Pourtant, on ne peut la présenter comme dépendant d'une croyance en un droit naturel qu'en un sens très particulier de ce terme, sens où il n'est nullement vrai qu'elle ait été effectivement réfutée par le positivisme juridique. Il est indéniable que les attaques du positivisme juridique ont beaucoup contribué à discréditer cette partie essentielle du credo libéral traditionnel. La théorie libérale est en effet en conflit avec le positivisme juridique au sujet de l'affirmation de ce dernier selon laquelle tout droit est ou doit être le produit de la volonté (essentiellement arbitraire) d'un législateur. Pourtant, une fois admis le principe général d'un ordre s'entretenant lui-même et fondé sur la propriété privée et les règles du contrat, il faudra, au sein du système de règles généralement admises, des réponses particulières à des questions spécifiques — rendues nécessaires par la logique de l'ensemble du système —, et les réponses appropriées à de telles questions devront être découvertes plutôt qu'inventées arbitrairement. C'est de ce fait que naît la conception légitime selon laquelle certaines règles, plutôt que d'autres, seront requises par « la nature de la chose ».
L'idéal de justice distributive a fréquemment séduit les penseurs libéraux, et il est probablement devenu l'un des principaux facteurs qui en ont conduit un si grand nombre du libéralisme au socialisme. La raison pour laquelle des libéraux conséquents doivent le rejeter est double : il n'existe aucun principe général de justice distributive qui soit reconnu ou susceptible d'être découvert, et, quand bien même de tels principes pourraient faire l'objet d'un accord, ils ne pourraient être mis en œuvre dans une société dont la productivité repose sur le fait que les individus sont libres d'employer leurs propres connaissances et capacités à leurs propres fins. L'assurance d'avantages particuliers à des personnes particulières, à titre de récompenses correspondant à leurs mérites ou à leurs besoins, de quelque manière qu'on les apprécie, exige un type d'ordre social entièrement différent de cet ordre spontané qui se forme de lui-même lorsque les individus ne sont contraints que par des règles générales de juste conduite. Elle exige un ordre du type (que l'on décrit le mieux comme une organisation) dans lequel les individus sont amenés à servir une hiérarchie de fins commune et unitaire, et tenus de faire ce qui est nécessaire à la lumière d'un plan d'action faisant autorité. Tandis qu'un ordre spontané, en ce sens, ne sert aucun ordre unique de besoins, mais offre simplement les meilleures occasions de poursuivre une grande variété de besoins individuels, une organisation présuppose que tous ses membres servent le même système de fins. Et ce type d'organisation unique et globale de la société tout entière, qui serait nécessaire pour garantir que chacun reçoive ce qu'une autorité estime qu'il mérite, doit produire une société dans laquelle chacun doit aussi faire ce que cette même autorité prescrit.
12. Le libéralisme et l'égalité
Le libéralisme exige seulement que, dans la mesure où l'État détermine les conditions dans lesquelles les individus agissent, il le fasse selon les mêmes règles formelles pour tous. Il s'oppose à tout privilège légal, à tout octroi par le gouvernement d'avantages spécifiques à certains, qu'il n'offre pas à tous. Mais comme, sans le pouvoir de contrainte spécifique, le gouvernement ne peut maîtriser qu'une petite partie des conditions qui déterminent les perspectives des différents individus, et que ces individus sont nécessairement très différents, tant par leurs capacités et leurs connaissances individuelles que par l'environnement particulier (physique et social) dans lequel ils se trouvent, un traitement égal sous les mêmes lois générales doit aboutir à des positions très différentes des diverses personnes ; tandis que, pour rendre égales la position ou les chances des différentes personnes, il serait nécessaire que le gouvernement les traite différemment. En d'autres termes, le libéralisme exige seulement que la procédure, ou les règles du jeu, par lesquelles sont déterminées les positions relatives des différents individus, soient justes (ou du moins non injustes), mais non que les résultats particuliers de ce processus pour les différents individus soient justes ; car ces résultats, dans une société d'hommes libres, dépendront toujours aussi des actions des individus eux-mêmes et de nombreuses autres circonstances que nul ne peut, dans leur totalité, déterminer ni prévoir.
À l'apogée du libéralisme classique, cette exigence s'exprimait communément par la revendication que toutes les carrières fussent ouvertes aux talents, ou, de manière plus vague et plus imprécise, comme une « égalité des chances ». Mais cela signifiait en réalité seulement que devaient être supprimés les obstacles à l'accession aux positions supérieures qui résultaient de discriminations légales entre les personnes. Cela ne signifiait pas que, par là, les chances des différents individus pussent être rendues identiques. Non seulement leurs capacités individuelles différentes, mais surtout les différences inévitables de leurs environnements individuels, et en particulier la famille dans laquelle ils ont grandi, rendraient encore leurs perspectives très différentes. C'est pourquoi l'idée qui s'est révélée si séduisante pour la plupart des libéraux, à savoir que seul peut être tenu pour juste un ordre dans lequel les chances initiales de tous les individus sont les mêmes au départ, est incapable de se réaliser dans une société libre ; elle exigerait une manipulation délibérée de l'environnement dans lequel travaillent tous les différents individus, ce qui serait tout à fait inconciliable avec l'idéal d'une liberté dans laquelle les individus peuvent employer leurs propres connaissances et compétences pour façonner cet environnement.
Mais bien qu'il existe des limites strictes au degré d'égalité matérielle qui peut être atteint par des méthodes libérales, la lutte pour l'égalité formelle, c'est-à-dire contre toute discrimination fondée sur l'origine sociale, la nationalité, la race, la croyance, le sexe, etc., est demeurée l'une des caractéristiques les plus marquées de la tradition libérale. Bien qu'elle n'ait pas cru possible d'éviter de grandes différences dans les positions matérielles, elle espérait en émousser l'aiguillon par un accroissement progressif de la mobilité verticale. Le principal instrument par lequel ce résultat devait être assuré était la fourniture (au besoin sur fonds publics) d'un système universel d'éducation qui placerait du moins tous les jeunes au pied de l'échelle sur laquelle ils pourraient ensuite s'élever en fonction de leurs capacités. C'est ainsi, par la fourniture de certains services à ceux qui n'étaient pas encore en mesure de subvenir à leurs propres besoins, que de nombreux libéraux se sont efforcés de réduire au moins les barrières sociales qui liaient les individus à la classe dans laquelle ils étaient nés.
D'une compatibilité plus douteuse avec la conception libérale de l'égalité est une autre mesure qui a également recueilli un large soutien dans les milieux libéraux, à savoir le recours à l'imposition progressive comme moyen d'opérer une redistribution du revenu en faveur des classes les plus pauvres. Comme on ne peut trouver aucun critère permettant de faire correspondre une telle progression à une règle dont on puisse dire qu'elle est la même pour tous, ou qui limiterait le degré de charge supplémentaire pesant sur les plus fortunés, il semblerait qu'une imposition généralement progressive soit en contradiction avec le principe de l'égalité devant la loi, et c'est bien ainsi que la considéraient en général les libéraux au dix-neuvième siècle.
13. Le libéralisme et la démocratie
Par son insistance sur une loi qui soit la même pour tous, et par l'opposition qui en découle à tout privilège légal, le libéralisme en vint à être étroitement associé au mouvement en faveur de la démocratie. Dans la lutte pour le gouvernement constitutionnel au dix-neuvième siècle, les mouvements libéral et démocratique furent en effet souvent indiscernables. Pourtant, au fil du temps, la conséquence du fait que les deux doctrines portaient en dernière analyse sur des questions différentes devint de plus en plus manifeste. Le libéralisme s'intéresse aux fonctions du gouvernement et particulièrement à la limitation de tous ses pouvoirs. La démocratie s'intéresse à la question de savoir qui doit diriger le gouvernement. Le libéralisme exige que tout pouvoir, et donc aussi celui de la majorité, soit limité. La démocratie en vint à considérer l'opinion majoritaire du moment comme le seul critère de la légitimité des pouvoirs du gouvernement. La différence entre les deux principes ressort le plus clairement si l'on considère leurs contraires : à la démocratie s'oppose le gouvernement autoritaire ; au libéralisme s'oppose le totalitarisme. Aucun des deux systèmes n'exclut nécessairement le contraire de l'autre : une démocratie peut fort bien exercer des pouvoirs totalitaires, et il est du moins concevable qu'un gouvernement autoritaire agisse selon des principes libéraux.
Le libéralisme est ainsi incompatible avec la démocratie illimitée, tout comme il est incompatible avec toutes les autres formes de gouvernement illimité. Il présuppose la limitation des pouvoirs, même de ceux des représentants de la majorité, en exigeant un attachement à des principes soit explicitement inscrits dans une constitution, soit acceptés par l'opinion générale, de manière à circonscrire effectivement la législation.
Ainsi, bien que l'application conséquente des principes libéraux conduise à la démocratie, la démocratie ne préservera le libéralisme que si, et aussi longtemps que, la majorité s'abstient d'user de ses pouvoirs pour conférer à ses partisans des avantages particuliers qui ne peuvent être pareillement offerts à tous les citoyens. Cela pourrait être réalisé dans une assemblée représentative dont les pouvoirs seraient limités à l'adoption de lois au sens de règles générales de juste conduite, sur lesquelles un accord est susceptible d'exister parmi une majorité. Mais c'est des plus improbables dans une assemblée qui dirige habituellement les mesures spécifiques du gouvernement. Dans une telle assemblée représentative, qui conjugue de véritables pouvoirs législatifs et des pouvoirs gouvernementaux, et qui n'est donc pas, dans l'exercice de ces derniers, limitée par des règles qu'elle ne peut modifier, la majorité ne reposera probablement pas sur un véritable accord sur des principes, mais consistera vraisemblablement en coalitions de divers intérêts organisés qui se concéderont mutuellement des avantages particuliers. Là où, comme c'est presque inévitable dans un corps représentatif doté de pouvoirs illimités, les décisions sont prises par un marchandage d'avantages particuliers entre les différents groupes, et où la formation d'une majorité capable de gouverner dépend d'un tel marchandage, il est en effet presque inconcevable que ces pouvoirs ne soient utilisés que dans le véritable intérêt général.
Mais si, pour ces raisons, il paraît presque certain que la démocratie illimitée abandonnera les principes libéraux au profit de mesures discriminatoires bénéficiant aux divers groupes qui soutiennent la majorité, il est aussi douteux qu'à long terme la démocratie puisse se maintenir si elle abandonne les principes libéraux. Si le gouvernement assume des tâches trop vastes et trop complexes pour être effectivement dirigées par des décisions majoritaires, il semble inévitable que les pouvoirs effectifs reviennent à un appareil bureaucratique de plus en plus indépendant du contrôle démocratique. Il n'est donc pas improbable que l'abandon du libéralisme par la démocratie conduise aussi, à long terme, à la disparition de la démocratie. On ne saurait douter, en particulier, que le type d'économie dirigée vers lequel la démocratie semble tendre exige, pour être conduit efficacement, un gouvernement doté de pouvoirs autoritaires.
14. Les fonctions de service du gouvernement
La stricte limitation des pouvoirs gouvernementaux à l'application de règles générales de juste conduite, exigée par les principes libéraux, ne concerne que les pouvoirs coercitifs du gouvernement. Le gouvernement peut en outre rendre, par l'emploi des moyens mis à sa disposition, de nombreux services qui n'impliquent aucune coercition, hormis la levée des moyens par l'impôt ; et mis à part peut-être certaines franges extrêmes du mouvement libéral, on n'a jamais nié qu'il fût souhaitable que le gouvernement entreprenne de telles tâches. Au dix-neuvième siècle, elles n'avaient cependant encore qu'une importance mineure et principalement traditionnelle, et la théorie libérale les discutait peu, se bornant à souligner que de tels services valaient mieux d'être laissés entre les mains des autorités locales plutôt que du gouvernement central. La considération directrice était la crainte que le gouvernement central ne devînt trop puissant, et l'espoir que la concurrence entre les différentes autorités locales contrôlerait et orienterait effectivement le développement de ces services dans des voies souhaitables.
L'accroissement général de la richesse, et les nouvelles aspirations que sa satisfaction a rendues possibles, ont depuis lors conduit à une croissance énorme de ces activités de service, et ont rendu nécessaire à leur égard une attitude beaucoup plus nette que celle que le libéralisme classique a jamais adoptée. Il ne fait aucun doute qu'il existe de nombreux services de ce genre, connus des économistes sous le nom de « biens publics », qui sont hautement souhaitables mais ne peuvent être fournis par le mécanisme du marché, parce que, s'ils sont fournis, ils profiteront à tous et ne peuvent être réservés à ceux qui sont disposés à les payer. Des tâches élémentaires de protection contre la criminalité ou de prévention de la propagation des maladies contagieuses et autres services de santé, jusqu'à la grande variété de problèmes que les vastes agglomérations urbaines posent de la manière la plus aiguë, les services requis ne peuvent être fournis que si les moyens d'en couvrir les coûts sont levés par l'impôt. Cela signifie que, si ces services doivent être fournis le moins du monde, du moins leur financement, sinon nécessairement aussi leur exploitation, doit être placé entre les mains d'organismes qui détiennent le pouvoir de lever l'impôt. Cela ne doit pas nécessairement signifier que le gouvernement se voie accorder le droit exclusif de rendre ces services, et le libéral souhaitera que demeure ouverte la possibilité que, lorsque des moyens de fournir de tels services par l'entreprise privée seront découverts, cela puisse se faire. Il conservera aussi la préférence traditionnelle pour que ces services soient, autant que possible, fournis par les autorités locales plutôt que centrales et payés par l'impôt local, puisque, de cette manière, au moins quelque lien entre ceux qui bénéficient d'un service particulier et ceux qui le paient sera préservé. Mais au-delà de cela, le libéralisme n'a guère développé de principes définis pour guider la politique dans ce vaste domaine d'une importance sans cesse croissante.
L'échec à appliquer les principes généraux du libéralisme aux nouveaux problèmes s'est manifesté au cours du développement de l'État-providence moderne. Bien qu'il eût dû être possible d'atteindre nombre de ses objectifs dans un cadre libéral, cela aurait exigé un lent processus expérimental ; or le désir de les atteindre par la voie la plus immédiatement efficace conduisit partout à l'abandon des principes libéraux. Alors qu'il eût dû être possible, en particulier, de fournir la plupart des prestations de l'assurance sociale par le développement d'une institution d'assurance véritablement concurrentielle, et qu'un revenu minimal garanti à tous aurait même pu être créé dans un cadre libéral, la décision de faire de tout le domaine de l'assurance sociale un monopole d'État, et de transformer tout l'appareil érigé à cette fin en une grande machinerie de redistribution des revenus, conduisit à une croissance progressive du secteur de l'économie contrôlé par le gouvernement et à un rétrécissement constant de la part de l'économie où prévalent encore les principes libéraux.
15. Les tâches positives de la législation libérale
La doctrine libérale traditionnelle, cependant, n'a pas seulement échoué à faire face de manière adéquate aux nouveaux problèmes, elle n'a jamais non plus élaboré un programme suffisamment clair pour le développement d'un cadre juridique destiné à préserver un ordre de marché effectif. Pour que le système de la libre entreprise fonctionne de manière bénéfique, il ne suffit pas que les lois satisfassent aux critères négatifs esquissés plus haut. Il est aussi nécessaire que leur contenu positif soit tel qu'il fasse fonctionner le mécanisme du marché de façon satisfaisante. Cela exige en particulier des règles qui favorisent la préservation de la concurrence et freinent, autant que possible, le développement de positions monopolistiques. Ces problèmes furent quelque peu négligés par la doctrine libérale du dix-neuvième siècle et ne furent examinés systématiquement que plus récemment par certains des groupes « néo-libéraux ».
Il est probable, cependant, que dans le domaine de l'entreprise le monopole ne serait jamais devenu un problème sérieux si le gouvernement n'avait pas favorisé son développement par les tarifs douaniers, par certains traits du droit des sociétés et du droit des brevets industriels. C'est une question ouverte de savoir si, au-delà de donner au cadre juridique un caractère tel qu'il favorise la concurrence, des mesures spécifiques pour combattre le monopole sont nécessaires ou souhaitables. Si elles le sont, l'ancienne prohibition de la common law des ententes en restriction du commerce aurait pu fournir un fondement à un tel développement, qui demeura toutefois longtemps inutilisé. Ce n'est que relativement tard, à commencer par le Sherman Act de 1890 aux États-Unis, et en Europe le plus souvent seulement après la Seconde Guerre mondiale, que furent entreprises des tentatives de législation délibérée anti-trust et anti-cartel qui, en raison des pouvoirs discrétionnaires qu'elles conféraient habituellement à des organismes administratifs, n'étaient pas entièrement conciliables avec les idéaux libéraux classiques.
Le domaine, cependant, dans lequel l'échec à appliquer les principes libéraux a conduit à des développements qui entravent de plus en plus le fonctionnement de l'ordre de marché, est celui du monopole du travail organisé, ou des syndicats. Le libéralisme classique avait soutenu les revendications des travailleurs en faveur de la « liberté d'association », et c'est peut-être pour cette raison qu'il échoua par la suite à s'opposer effectivement au développement des syndicats en institutions privilégiées par la loi pour user de coercition d'une manière qui n'est permise à personne d'autre. C'est cette position des syndicats qui a rendu largement inopérant le mécanisme de marché pour la détermination des salaires, et il est plus que douteux qu'une économie de marché puisse être préservée si la détermination concurrentielle des prix ne s'applique pas aussi aux salaires. La question de savoir si l'ordre de marché continuera d'exister ou s'il sera remplacé par un système économique planifié de façon centralisée pourrait bien dépendre de la possibilité de rétablir, d'une manière ou d'une autre, un marché du travail concurrentiel.
Les effets de ces développements se manifestent déjà dans la manière dont ils ont influencé l'action gouvernementale dans le second grand domaine où l'on croit généralement qu'un ordre de marché fonctionnel requiert une action positive du gouvernement : la fourniture d'un système monétaire stable. Alors que le libéralisme classique supposait que l'étalon-or fournissait un mécanisme automatique de régulation de l'offre de monnaie et de crédit qui suffirait à garantir un ordre de marché fonctionnel, les développements historiques ont en fait produit une structure de crédit qui est devenue, à un haut degré, dépendante de la régulation délibérée par une autorité centrale. Ce contrôle, qui avait pendant quelque temps été placé entre les mains de banques centrales indépendantes, a en réalité été récemment transféré aux gouvernements, en grande partie parce que la politique budgétaire est devenue l'un des principaux instruments du contrôle monétaire. Les gouvernements sont ainsi devenus responsables de la détermination de l'une des conditions essentielles dont dépend le fonctionnement du mécanisme du marché.
Dans cette position, les gouvernements de tous les pays occidentaux ont été contraints, afin d'assurer un emploi suffisant aux salaires poussés à la hausse par l'action syndicale, de poursuivre une politique inflationniste qui fait croître la demande monétaire plus vite que l'offre de biens. Ils ont été entraînés par là dans une inflation qui s'accélère, qu'à leur tour ils se sentent tenus de contrecarrer par des contrôles directs des prix, lesquels menacent de rendre le mécanisme du marché de plus en plus inopérant. Cela semble désormais devenir la voie par laquelle, comme on l'a déjà indiqué dans la section historique, l'ordre de marché qui est le fondement d'un système libéral sera progressivement détruit.
16. Liberté intellectuelle et liberté matérielle
Les doctrines politiques du libéralisme sur lesquelles s'est concentré cet exposé apparaîtront à beaucoup de ceux qui se considèrent comme libéraux non pas comme la totalité, ni même comme la part la plus importante de leur credo. Comme on l'a déjà indiqué, le terme « libéral » a souvent, et particulièrement à une époque récente, été employé dans un sens où il désigne avant tout une attitude d'esprit générale plutôt que des vues précises sur les fonctions propres du gouvernement. Il convient donc, en conclusion, de revenir sur la relation entre ces fondements plus généraux de toute pensée libérale et les doctrines juridiques et économiques, afin de montrer que ces dernières sont le résultat nécessaire de l'application conséquente des idées qui ont conduit à l'exigence de liberté intellectuelle sur laquelle s'accordent tous les différents courants du libéralisme.
La croyance centrale dont on peut dire que jaillissent tous les postulats libéraux est qu'il faut attendre des solutions plus heureuses aux problèmes de la société si nous ne nous reposons pas sur l'application du savoir donné de quiconque, mais favorisons le processus interpersonnel d'échange des opinions dont on peut espérer voir émerger un meilleur savoir. C'est la discussion et la critique mutuelle des opinions divergentes des hommes, issues d'expériences différentes, dont on supposait qu'elle facilitait la découverte de la vérité, ou du moins la meilleure approximation de la vérité que l'on pût atteindre. La liberté de l'opinion individuelle était exigée précisément parce que tout individu était tenu pour faillible, et l'on n'attendait la découverte du meilleur savoir que de cette mise à l'épreuve continuelle de toutes les croyances que la libre discussion assurait. Ou, pour le dire autrement, ce n'était pas tant de la puissance de la raison individuelle (à laquelle les libéraux authentiques se méfiaient) que des résultats du processus interpersonnel de discussion et de critique que l'on attendait un progrès continu vers la vérité. La croissance même de la raison et du savoir individuels n'est tenue pour possible que dans la mesure où l'individu fait partie de ce processus.
Que l'avancement du savoir, ou progrès, que la liberté intellectuelle assurait, et l'accroissement consécutif du pouvoir des hommes d'atteindre leurs fins, fussent éminemment désirables, c'était là l'une des présuppositions incontestées du credo libéral. On affirme parfois, non sans quelque injustice, que son accent portait entièrement sur le progrès matériel. Bien qu'il soit vrai qu'il attendait de l'avancement du savoir scientifique et technologique la solution de la plupart des problèmes, il y joignait une croyance quelque peu acritique, quoique probablement justifiée empiriquement, selon laquelle la liberté apporterait aussi le progrès dans la sphère morale ; il semble du moins vrai que, durant les périodes de civilisation en progrès, des vues morales en sont souvent venues à être plus largement admises, qui dans des périodes antérieures n'avaient été reconnues que de manière imparfaite ou partielle. (Il est peut-être plus douteux que l'avancement intellectuel rapide produit par la liberté ait aussi conduit à un accroissement des sensibilités esthétiques ; mais la doctrine libérale n'a jamais revendiqué la moindre influence à cet égard.)
Tous les arguments en faveur de la liberté intellectuelle valent toutefois également pour le cas de la liberté de faire les choses, ou liberté d'action. Les expériences variées qui conduisent aux divergences d'opinion d'où naît la croissance intellectuelle sont à leur tour le résultat des actions différentes entreprises par des personnes différentes dans des circonstances différentes. Comme dans la sphère intellectuelle, ainsi dans la sphère matérielle, la concurrence est la procédure de découverte la plus efficace qui conduira à trouver de meilleures voies pour la poursuite des fins humaines. Ce n'est que lorsqu'un très grand nombre de manières différentes de faire les choses peuvent être essayées qu'existera une telle diversité d'expérience, de savoir et de compétences individuels, qu'une sélection continue des plus réussies conduira à une amélioration constante. L'action étant la source principale du savoir individuel sur lequel repose le processus social de l'avancement du savoir, la cause de la liberté d'action est aussi forte que la cause de la liberté d'opinion. Et dans une société moderne fondée sur la division du travail et le marché, la plupart des formes nouvelles d'action surgissent dans le champ économique.
Il y a toutefois encore une autre raison pour laquelle la liberté d'action, en particulier dans le champ économique que l'on présente si souvent comme étant d'une importance secondaire, est en réalité aussi importante que la liberté de l'esprit. Si c'est l'esprit qui choisit les fins de l'action humaine, leur réalisation dépend de la disponibilité des moyens requis, et tout contrôle économique qui donne pouvoir sur les moyens donne aussi pouvoir sur les fins. Il ne saurait y avoir de liberté de la presse si les instruments d'impression sont sous le contrôle du gouvernement, pas de liberté de réunion si les salles nécessaires sont ainsi contrôlées, pas de liberté de circulation si les moyens de transport sont un monopole d'État, etc. C'est la raison pour laquelle la direction gouvernementale de toute activité économique, souvent entreprise dans le vain espoir de fournir des moyens plus amples pour toutes les fins, a invariablement entraîné de sévères restrictions des fins que les individus peuvent poursuivre. C'est probablement la leçon la plus significative des développements politiques du vingtième siècle que le contrôle de la part matérielle de la vie a donné au gouvernement, dans ce que nous avons appris à appeler les systèmes totalitaires, des pouvoirs de grande portée sur la vie intellectuelle. C'est la multiplicité d'instances différentes et indépendantes prêtes à fournir les moyens qui nous permet de choisir les fins que nous poursuivrons.
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